sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
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FRANZ BERNHARD A MAURUS

[30 décembre 1789]

Mon cher!
Ta derniere lettre du 21 contient tant des questions que je serai obligé d'ecrire une longue dissertation, qui outrepasseroit tous les bornes d'une lettre, si je voulois y repondre en son longue comme le sujet l'exigeroit. Je n'en releverai donc que le plus essentiel, du quel je n'en parlerai qu'autant qu'une lettre peut contenir, et que le tems me permet de m'y occuper. Avant tout dois-je te consoler en ce qui regard l'etât de santé du Prof. Crauer, qui est tout-à-fait hors danger, et joui d'une convalescence mais un peu lente. Il te remercie pour le part que tu y a pris, et te laisse saluer tendrement.
Si tu peux trouver de l'occasion à m'envoyer ton memoire à d'Affry contresigné tu m'obligera infiniment. J'ai lu aussi la semaine passée une copie de ton discours, que tu a tenû aux soldats lucernois après la lecture de la proclamation, qui a circulée dans notre ville au contentement universel comme aussi au mien: et pourtant l'on m'a fait un grand secret de la façon que cette copie est arrivée ici. J'imaginois qu'elle etoit envoyée par votre Pfyffer à sa soeur la Fleckenstein; mais je desire d'obtenir tes eclaircissements là dessûs.
Bridel est pasteur de l'église françoise à Bâle, un de mes amis, un homme très lettré et très aimable. Il a déja publié differents ouvrages touchant la Suisse, qui ont été bien accueillis du public.
Je me rejouis de voir que tu a changé d'avis de joindre l'armée du Pays-Bas. Je ne prévois pas que l'issue dans ces contrés sera aussi heureuse que celle de la France: sur tout s'il est vrai ce que les gazettes disent, que l'empereur se propose d'y paroitre avec une armée de 100'000 hommes tandis que le roy de Prusse se soit engagé de defendre ses pays d'une invasion exterieure. Cette nouvelle a pourtant encore besoin d'etre constaté, et elle ne me paroit pas entierement vraisemblable; parce que il me semble que l'interet du roy de Prusse, et de toute l'Allemagne demanderoit plutôt de rendre les Pays-Bas independants, pour que le projet d'un changement avec la Bavière soit entierement detruit. Pour l'equilibre de l'Europe il seroit aussi à souhaiter, qu'on laisse l'empereur s'agrandir vers l'Orient, et qu'on lui retranche alors une partie de ses possessions vers le Nord, pour que cette Maison, qui dépuis tant de siecles a toujours eu l'esprit de conquet et les dessins huroniques d'eriger une monarchie universelle, soit eloignée de nos contrées, et mise hors d'état de pouvoir executer ses projets sans pourtant qu'il soit affaibli de façon qu'il n'auroit plus la force suffisante à faire valoir son influence pour l'entretien de l'equilibre du reste de l'Europe; car ce n'est que cette force, par laquelle chaque souverain peut se faire respecter, qui fait le garant de ses possessions, d'où nait la liberté politique &c &c &c.
Que Louis XVI s'est refusé d'accepter le paquet de Van der Noot étoit le parti le plus sage qu'il auroit pu prendre dans ces circostances, quoiqu'en disent les libellistes, qui pour l'ordinaire ne font qu'aboyer, et qui n'etant ni craint ni ecoutés n'empechent pas le cours aux decisions dictées par la raison. La France, étant oberée d'une dette accablante, ne trouvant pas même à suffire à ses propres besoins, la liberté n'ayant pas pris une telle consistance, que l'ordre renait avec elle dans l'interieur de son païs, feroit le coup le plus écérvelé, si elle se meloit dans d'autres affaires, qui augmenteroient la dette nationale, jetteroient un nouveau fardeau sur le peuple ce qui exciteroit des murmures justes, et finiroient par detruire toutes les esperances que la nation peut avoir dans ce moment à parvenir à un étât, qui peut etre envié du reste de l'Europe. Aussi le Roy ne peut pas, selon les principes de la politique, reconnoitre Van der Noot, et ne peut pour cela recevoir les lettres des Brabançons.
L'affaire de Hyères pourroit bien ètre sujet à quelques nouvelles fermentations, mais je n'en crains pas de mauvaises suites: même ces sortes d'accident ne me sont pas inattendues: parceque le peuple jadis frivol, et leger n'ayant eu ni l'occasion, ni des besoins de s'occuper des choses serieuses, vient de changer tout d'un coup sa situation anterieur. L'esprit et les connoissances ne peuvent pas suivre à pas egal cette celerité, de façon que son savoir, son character public n'est pas en parallel avec sa situation actuelle. De quoi il resulte qu'il prononce des paroles sans les connoitre, et y attache un sens contraire en croyant que la liberté consiste dans la licence, ou dans la volonté du plus grand nombre. Il ne faut donc pas s'etonner quand on voit qu'une grande partie ne comprend pas les decrets des Etats généraux, qui dans l'execution ne sont pas observés ou gauchement interpretés: et il ne faut pas s'etonner, quand des idées chimeriques sont soutenues par la multitude d'un peuple aveugle. Mais de tout cela il ne faut pas se laisser decourager: parceque l'Assemblée nationale sans se laisser detourner continue ses travaux sur de bons principes philosophiques qui viennent [d'] ètre statués pour le bien-ètre de la nation: et l'anarchie, qui au commencement a tant accablée la France, commence à rentrer dans l'ordre, et ne menace plus tant le retour du despotisme, qui pour l'ordinaire, comme disoit Bergasse superieurement bien, n'est qu'un voeux pour le repos contre la precaire situation dans la quelle la nation est mise dans les tems affligents d'une anarchie. Je suis donc bien loin à comparer cette révolution à celle qui se fit sous le regne de Caïus. Voici mes raisons.
Il est vrai que la depravation des moeurs d'une nation donne naissance au despotisme, et qu'une telle nation n'est capable d'un autre gouvernement que du gouvernement despotique. Mais si nous comparons la depravation des moeurs de notre siecle avec celle qui regnoit du tems des Césars, nous trouverons que nous sommes encore bien eloignés de cet abyme deplorable dans le quel les derniers ont été plongés. La religion et la phylosophie nous ont pus retenir d'une chute si basse, et ont toujours encore donné du ton à nos corps comme les eaux pregnées de fer le donnent à nos nerfs deroutés par la debauche. Or donc nous sommes toujours encore capables d'un gouvernement modéré, tandis que les Romains n'en étoient plus capable. Et ce gouvernement modéré nous donnera encore plus d'élasticité, pour que ce n'est qu'une constitution qui est seule en étât de former des hommes, et un character public ferm et estimable. En 2de la révolution françoise a été general, toute la nation demandoit une regeneration unanimement. Celle sous Caïus n'a pas étée generale. Il n'y avoit qu'une conspiration de quelques grands et bien intentionnées de Rome, qui a été mal guidée, et echoua par l'ambition qui se glissa entre les chefs. 3tio. la garde pretoriènne, composé des Allemands et des etrangers qui n'avoit de l'interet pour le peuple, du quel elle n'avoit rien à esperer, avoit le plus grand interet d'avoir un monarch, du quel elle tiroit beaucoup d'argent pour qu'elle ne l'egorge pas, et pour qu'elle execute ses ordres. En France c'est encore une difference parceque les troupes etrangeres sont mis hors d'état de pouvoir nuire, et les nationals ont de l'interet à ne pas subjuguer leur patrie en servant les jussions arbitraires. Combiné ainsi leur interet avec celui de la nation, de la quelle les soldats ont encore à esperer un meilleur sort, qu'ils n'avoient sous les Bourbons, il manque et à la noblesse et au clergé les moyens efficaces à pouvoir retablir le despotisme, le soutient du quel vient encore ètre affoibli par les emigrations des riches particuliers, qui se sont quasi expatriés avec toutes leur richesses, et le clergé par les derniers decrets trouve ses ailes coupé de façon que son influence qu'il avoit auparavant, devient nul dans ce moment. Les loix fondemantales ont déja faites tant de progrès, que les plaisanteries mêmes /: qui auroient été au commencement vraiment redoutables, le François étant vive au premier choc, ne demandant que de voir bientôt l'issue, et de la nouvauté, et accablant le moindre retard des sarcasmes, qui font ordinairément chez ce peuple spirituel et petillant fortune :/ ne peuvent plus nuire à la bonne cause. Je m'etonne donc comment il peut ètre possible que l'aristocratie peut relever sa tête, la regardant comme écrasée. Il faut repondre à la hâte les questions que tu me fais encore, car il ne me reste que peu de tems pour finir cette lettre.
La constitution de la France est mixte, elle est monarchique-democratique. Le roy a une partie de la legislation avec les representants du peuple autant qu'il lui faut pour moderer le pouvoir de derniers enfin qu'il ne nuise pas à son pouvoir executif qui resiede entierement dans sa main. Mais ce pouvoir executive vient encore [d'] etre moderé, parce que l'on en a separé le pouvoir judicatif, qui est independant de lui, mais pas des loix. Le gouvernement est donc superieurement bien composé et balancé par les differentes forces. Le roy peut faire que le pouvoir legislative ne peut vouloir que ce qui est bon. Le pouvoir legislative par contre force le roy de n'executer que ce que les loix prescrivent, et le pouvoir judiciaire ne peut donner des jugements que selon les loix. Voila cette constitution admirable, qui garanti la liberté publique. Et jusqu'à present, hors des finances, l'Assemblée nationale s'est seule occupée de cet objet, qui est adaptable à toute lieu, à toute climat, à toute sol &c hormis au genie ou character trop immoral d'une nation, qui par ses moeurs depravées n'est plus susceptible de la liberté. Quant aux loix particulieres, soient civiles ou crimineles, je suis persuadé que l'on en formera avec le tems de differents codes, qui seront adaptés à l'étât des provinces aux quelles ils seront donnés, et varieront à mesure de differances du sol, du genie, du climât, de la fertilité ou sterilité du terrain &c &c. aussi les protestations des Parlamants, qui ne furent pas faites par les provinces, furent insensé et dictées seulement ou par flatterie pour le Roy, en voulant lui faire voir leur devouement, ou par passion, s'etant vue annihilé et voulant tenter par cela à se remettre en activité. Mais bientôt ils étoient obligés à se retirer, et de faire des honorables excuses, de façon que je ne prévois pas que ces reclamations seront renouvellées. Mais si à jamais la France étoit si malheureuse à eprouver une derniere emeute, alors une guerre civile ne pourroit plus ètre evitée à la fin de la quelle un boulversement general menaceroit le plus beau royaume de l'Europe, dont je serai faché. Haas a reçu ta lettre du mois d'octobre, il me l'a mandée et fut extremement charmé de ton resouvenir. Aparament qu'il ne savoit pas où t'adresser sa reponse, la quelle il a encore retenû. Je suis bien consolé que l'on a adopté le plan de Necker, qui quoque pas le meilleur est pourtant le meilleur possible pour ce moment. Je desire beaucoup de voir les modifications que l'on y fait. Et pour dire le vrai que je crains beaucoup qu'elles ne font pas echouer le tout comme c'est déja arrivé au plan de Necker à la proposition de l'emprunte de 40 millions, où l'Assemblée nationale a voulu etre plus sage que le 1er ministre de Finance, qui ayant dépuis long temps fait le metier de banquier, est bien plus fin et plus rusé pour obtenir de l'argent, et remettre tous les ressorts pour faire revenir le credit, que de gens qui n'ont pas pu s'occuper sur cet objet comme Necker.
Toute notre maison à la quelle je me joigne de même te laisse saluer, et te souhaite une bonne nouvelle année. Vale valeto.

[sans signature]

30 Xbre 89
[paraphe]

A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée / officier aux Gardes Suisses / à Courbevoie près / Paris. / par Bâle et Paris.
[paraphe]


891230.FB-M.(AN:T1534/201)(15.9.93).(CO.1)