sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
891216
FRANZ BERNHARD A MAURUS

[16 décembre 1789]

Mon cher!
Ma fois ton exactitude; avec la quelle tu m'a ecris dépuis 15 jours, merite toute ma louange, et l'expression de ma reconnoissance. A tout cela pourtant il y a un petit inconvenient, qui est, que je reçois tes deux lettres à la fois, toutes les deux prenant la route de Bâle, tandis que l'une pourroit passer par Pontarlier et Berne. Mais voyons quel remede on pourroit proposer contre ce mal. - Je me rapel t'avoir mandé déja dans deux differentes lettres anterieures, que pour te faciliter ta correspondance avec moi, et pour me faire avoir au bout de la semaine, de ce qui s'est passé, le plus remarcable de jours en jours, il en seroit le meilleur expedient de former un journal dans lequel tu metterois avant te coucher quelques lignes de ce qui s'est passé pendant la journée, tes observations, reflexions &c &c sur tout ce qui regarde les affaires publiques, ceux du régiment, et les tiens, le quel journal alors tu cacheterois /: mais mieux que tes dernieres deux lettres :/ au départ de la poste pour Bâle, et tu continuerois ainsi de suite. De cela il resulteroit que j'aurai toutes les semaines une lettre de toi, qui contiendroit le plus interessant, sans que tu éprouvasses la moindre des peines, ou perte de temp à la composer. Prens, pour executer ma presente proposition, une ferme resolution de ne pas vouloir laisser passer un jour sans coucher une ligne sur votre journal. Suis donc la regle d'or nulla dies sine linea, et pour t'en rapeller, ecris en haut de votre secretaire: HOC AGE.
Je ne suis pas tant ami des revoltes que j'aurois eu du plaisir à apprendre que notre Proclamation ait produite une nouvelle efervescence dans les têtes de nos soldats: mais pourtant j'aurois eu une petite satisfaction, s' ils avoient faites leur plaintes en corps pour l'injuste accusation, qui n'a trouvée qu'un access que trop facil. Mais pour le tout il en vaut mieux que tout resta tranquil, et je suis infi[ni]ment contant de nos Lucernois, qu'ils ont sus respecter les admonitions de Messeigneur, quoiqu'elles ont été extremement mal placées. Aussi fut-il bien fait de votre part d'y joigner vos propres exhortations, et d'y contribuer d'autant qu'il etoit en toi pour faire renaitre la tranquillité. De même trouvai-je votre idée, d'amuser et d'entretenir les soldats par de petites choses, extremement utile. Mais il s'y oppose une difficulté, la quelle n'est pas si aisée à surmonter: car je ne sais pas de quelle façon je dois te faire parvenire les cartes que tu m'a demandé. Si tu ne m'en donnera pas un renseignement je les enverrai à Bâle, et je prierai mes amis, qu'ils veuilent bien en charger un voyageur qui partira pour Paris. Mais je prévois déja que cette occasion ne se presentera pas citôt, et que tu sera obligé d'attendre long tems jusqu'à ce que tu les recevra. A propos de Bâle, Bridel m'a ecrit dernierement en termes suivants: La prudente intrepidité de votre frere ne peut etre ni trop louée ni trop connue, J'aimerai si possible avoir au juste tous ces interessants details: ils meritent certainement d'ètre rendus publics. Sur cela je lui ai repondu: que tu n'avais fait que me rendre depositaire de ces details vraiment interessants: ainsi que sans ta volonté je ne pourrois pas les lui communiquer. Et pour ce reste que je ne croiois pas que tu ambitionois la publicité, vue principalement que votre journal contenoit tant de faits qui ne pourroient absolument pas etre faits publics, et sans les quels le reste ne seroient que des fragments sans connexion. - Ai-je bien ou mal repondu?
Il paroit que tu redoute d'aller en garnison en qualité de lieutenant, s'il arrivoit que les Gardes suisses viendroient d'etre reformées en deux petits régiments, et tu exige de moi que je te conseil quel étât tu aurois à prendre dans ce cas desagreable. Un bon général s'il veut ranger son armée en bataile doit premierement connoitre le terrin. Sans la quelle connoissance il ne sera pas en étât ni de prendre des mesures justes, ni de donner de bons conseils. Voila justement le cas dans lequel je me trouve. Je ne connois pas le terrin, je ne sais quelles sont toutes les liaisons que tu a eu le bonheur de former, j'ignore quels sont les promesses, ou les propositions, que l'on t'a fait, et de cette façon je suis aux abois de pouvoir te donner de bons conseils. Mais voyons ce que l'on pourra dire en général. - Une de principales choses est toujours d'avoir soin à ne pas se deplacer, et de bien s'assurer auparavant si ce, que l'on va embrasser, vaut mieux et est plus certain [que] ce que l'on veut quitter, pour ne pas avoir le cul entre chaise et banc, pour ne pas perdre tant d'années de service, et avec ceux là toutes les esperances que l'on s'est acquiert par des merits. Il est vrai, que le poste d'aide de camp de Fayette auroit été très avantageuse pour toi. Mais il t'a été offert dans un moment, dans le quel on ne pouvoit pas dire quelle sera la fin de la révolution, et dans le quel tu n'aurois pas pû quitter ton Roi à moins de ne pas ètre très indelicat, de façon qu'il te fut alors tout-à-fait impossible d'accepter cet offre. Ainsi le perdu, s'il ne peut pas etre reparé, doit ètre oublié. Il te reste donc à choisir entre l'état civil, ou entre la guere [des] Brabançons. As-tu des vûes et des promesses assurées pour le premier? Pourra-tu esperer d'y trouver un emplassement honoreux /: je m'imagine bien que tu n'ambitionera pas de faire le commis ou secretaire d'un deputé. Pourra tu prévoir que cet état te rendera plus util que celui, dans le quel tu te trouve actuellement? Ceux et encore bien d'autres questions sont à resoudre avant que tu pourra te decider. Mais si tu aura fait des reflexions mures sur ces objets je pourrois plustot encore te conseiller de prendre cet état, que de faire l'avanturier en te fourant dans une cause, la quelle à défendre tu n'a aucune vocation. Mes raisons pour te dissuader de cette idée huronique sont inombrables. Une simple lettre ne les contiendrois pas, je dois donc en toucher les principales.
1. Du tems de jadis il fut la mode que de jeunes militaires courroient d'un prince à l'autre en desesperés, et l'histoire de leur vie nous faite voire, que leur sort n'est pas à ambitioner. De 100 il en perissoient 50 à cause des fatigues et des miseres, et ceux qui ont survécu ne se sont faits qu'une grande experience, et ont eu des membres brisés, cassé et le corp meurtrisé ce qui leur accelera la mort sans avoir été d'une grande utilité au genre humain, en ayant passé leur vie qu'à affliger les hommes. Et quelle vie? Tantot ils etoient recruteurs, tantot fatigué par une campagne, le poid de la quelle tomba presque toute sur eux, le monarque, au quel ils servoient, n'ayant eu absolument aucun interet à les menager, mais par contre de l'interet à s'en servir pour tous les fatigues comme mercenaires. Après cette campagne, bien defois deplacés de leur postes, ils ont été reduits dans des regiments de garnison, ou ont été congediés entierement. Dans ce dernier cas manquant de pain ils etoient obligés d'errer d'un endroit à l'autre pour queter une place, pour chercher de nouvelles guerres et de nouvelles fatigues. Au lieu de gouter les douceurs d'une vie privée, ils n'ont attendus que le bruit du canon, n'ont vûs que les spectacles terribles des battailles, et ne sont accoutumés qu'au carnage et à l'effusion de sang, ce qui leur ota tout culture, les renda durs, detestables dans toute societé, et en abomination à tout homme sensé par la vilité de leur caractere: se vendant au plus offrant comme un esclave vil. Voilà un foible tableau de ces avanturiers, qui est averré par leur propres histoires. Je m'imagine que ce n'est pas un tel état que tu veux ambrasser. Non tu veux, comme tu dis, après avoir soutenu le despotisme, reparer ton tort, en soutenant la cause de la liberté dans un païs, où tu n'as aucun engagement avec le souverain. Tout cela est noblement dit. Mais j'ai peur que cette expression ne soutient pas l'epreuve de la raison. 1.Si tu a des torts en ayant soutenu le despotisme tu dois reparer le tort à celui au quel tu l'a comis. Or donc comme tu a soutenû le despotisme contre le François, c'est appresent un de tes devoirs à soutenir les loix et la nation, selon ton serment, contre le despotisme, et voilà les torts reparés, qui le sont déja par tes services que tu a rendus à la nation pendant sa revolution. 2. La liberté est une belle chose, et c'est une action noble que de seccourrir l'oprimé et d'assister l'innocence. Mais pour cela il faut avoir une vocation direct ou indirect par une obligation ou devoir mediat ou immediate, sans le quel nous recommençons le roman de Don Quixote et de la Dulcinea. Or donc il ne faut regarder la liberté comme Don Quixote regarda sa Dulcinea: or donc il ne faut pas chercher des aventures, et se meler dans des causes qui ne nous touchent pas. 3. Tu n'as aucun engagement avec le souverain. Dieu merci cela est vrai. Mais t'a-t-il offensé? As-tu une juste raison à prendre les armes contre lui? Ne seroit-il pas injuste de faire du tort à celui, qui ne s'en est pas rendu coupable envers toi? Pourrois tu excuser une pareille injustice par une raison, ou par un besoin urgent de prendre cette partie, ou pour ta propre conservation, ou, etant reduit à l'extremité, et n'ayant d'autre resource que celle là, pour avoir un étât avec la resolution d'un desesperé ou de perir ou d'avoir du pain? Mais si cela étoit ton cas quelle esperance pourroit tu te promettre? Jette un coup d'oeil sur la cause de la guerre, et sur la maniere qu'elle se fait, et sur les suites qui pourroient en resulter pour toi.
2. Je ne nie pas que le Brabançons ont des justes raisons à se revolter contre leur monarch. Elles sont contenues dans l' Entrée Joyeuse, leur Palladion de la libreté, où il est dit que quand l'empereur n'observera pas ce code, que la nation ne lui devra plus de la submission. Mais la nation ne fait pas valoir ces raisons. Plutôt bigote que politique la révolution fut fomantée par le fanatisme, Joseph malgré les principes de la tolerance ayant, outre l'abolition de l'Entrée Joyeuse, voulu rendre les prètres plus sages qu'ils n'ont voulu ètre. Le peuple armé ne soutient donc directement que les moines et leur doctrines, et seulement indirectement leur propre liberté, la quelle pourtant il peut perdre pour jamais: car il ne faut que ceux, qui composent dans ce moment les Etats, soient ambitieux, est alors ils projetteront une constitution qui pourra ètre aussi despot que l'Empereur l'a été du quel ils se sont declarés indipendents. Et certes une coalition des prètres fanatiques, et d'une noblesse altiere ne me donne pas la meilleure esperance pour la liberté civile: de façon qu'il pourroit bien que tu sers dérechef un despotisme detestable en croyant de servir la liberté. Tu te jetterois donc dans une cause, qui n'est pas encore declarée ètre bonne, mais qui est accompagnée des dangers terribles: car la guerre se fait de part et d'autre comme chez les Iroquois. Les Imperiaux commetent des horreures les quelles les Turcs ne se sont pas permis contre les Imperiaux. Les Brabançons n'avoient pas d'autre moyen à faire cesser ces abominations que de prendre represailles, et cela fit naitre une guerre dans la quelle le droit de gens même a été foulé au pieds, et où tu n'aurois d'autre perspective que ou d'ètre haché en piece, ou d'etre pendu; parce que si aucune autre puissance ne soutiendra pas les Etâts de la Brabante, ils ne pourront pas resister aux troupes reglés de l'Empereur, quand il s'y jettera avec toute sa force, la quelle ne cedera qu'à une force superieure. Et qui sera cette force superieure? Ce n'est pas la France car il seroit demance de sa part de se jetter dans un nouveau emberras dans sa situation actuelle. Ce n'est pas l'Anleterre, car elle ne peut pas venir au secours du Pays-Bas aïant garranti à l'Empereur la dependance de ce païs. C'est donc la Prusse? Mais la Prusse ne s'est pas encore declarée, l'on ne peut pas même connoitre ses intentions: et si même elle s'armera pour le Brabant quelle en sera la suite? Le païs en entier sera ravagé, les villes detruites, les sommes immenses du païs dissipés pour soutenir la guerre, de façon que la famine, manque d'argent, detresse et misêre seroit le premier sort de ces nouveaux republicains. Et dans un pareil état de choses comment pourroient-ils garder des troupes? Tu serois donc congedié, on te remercieroit pour les peines et fatigues et dangers que tu as eu, mais on ne pourra pas te faire un étât, ou t'assurer un sort future. - Voilà comme je me presente les choses, et je crois que ces raisons suffiront pour te detourner de votre idée ce qui doit te persuader, que votre place actuelle quoique petite vaille mieux qu'une plus honorable dans l'armée patriotique. Mais je crois même qu' il seroit déja trop tard pour toi à executer ton idée: parceque la treve qui vient d'etre faite me paroit s'incliner à une capitulation, qui fera cesser la guerre et la revolution. Mais si tu es absolument degouté de ta place, et si tu ne sais pas quel état à prendre je te renouvel mon conseil, qui est, de couper le noeud gordonique en te mariant avec une Parisienne aimable et riche. Si tu ne veux pas cela, reflechi au moins murement, et ecoute les conseils de tes amis, principalement de La Fayette et de Bailly, qui me paroissent d'etre de très honets gens, avant que tu quite ce que tu as en main pour un autre état. Et alors si ces deux là, te conseile[nt] serieusement d'aller dans le Pays-Bas en detruisant mes raisons, et te pouvant faire envisager la chose d'une autre face que je n'ai pu faire, suit alors ce que la prudence et ton coeur te dicte. Mais n'oublie jamais que Fayette n'a pris la cause des Americains que quand la France s'est declaré pour eux. De même ne te mele pas dans les affaires du Pays-Bas jusqu'à ce que tu connoitra les intentions de la Prusse. Mais, iterum iterumque dico, une femme aimable et riche est preferable à toutes les guerres du monde.
Pardonne moi ce babil long et ennuiant. La vitesse avec la quelle je suis obligé d'ecrire ne me permet pas de donner ordre à mes idées, et de faire reflexion comment je pourrois dire les choses plus court et plus precis. Etant toujours sollicité pour toi je voudrois te dire dans ma lettre, ce que je pourrois te dire dans une conversation avec toi, et de cette façon je suis entrené malgré moi dans des longueurs insoutenables, ou même je ne peux pas dire, ce que j'ai voulu au commencement de la lettre te dire au sujet du Professeur Crauer, que retomba avant quelques jours derechef malade, qu'il n'est même dans ce moment pas hors de danger. L'on commence à croire qu'il se soient formés des tuberculs sur les poumons ce qui lui causera tôt ou tard une mort accelerée comme cela est arrivé à tous ses freres et soeurs qui sont attaqués du même mal. Quelques esperances nous raniment, que cette maladie ne mettera pas encore fin à ses jours, les quels pourront ètre encore prolongés, s'il observera pour le future une grande diette. Il te laisse saluer tendrement, comme font mes parents, Hertenstein, et le medecin Crauer, qui est appresent chez Mahler passant l'hiver en ville et l'été aux bains de Knutwil.
Comment vont les affaires de Besenwald? N'a tu rien pû faire pour Haas? Quels sont les deputés que tu connois? Quels sont les entretiens que tu a avec eux? Quelle est ta lecture momentanée? Quels sont tes etudes? Quelles maisons frequente tu a Paris? Va-tu souvent chez Bailly? Voila ce qui m'interesse à savoir et voila des sujets pour ton journal. Mande moi aussi quels soient les brochures ou journeaux ou gazettes qui emportent par leur exactitude et justesse de raisonnement les plus grands suffrages. Il faut que je finisse ce long et ennuyant babil. Vale valeto et n'oublie pas de m'ecrire, et de ne rien faire sans avoir consulté tes amis et avoir entendu attendu leur conseils.
Aime comme t'aime

ton frere Meyer de Schauensée

16 Xbre 89.
[paraphe]
Sans adresse


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