sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
891208?
FRANZ BERNHARD A MAURUS

[sans date, mais environ 8 décembre 1789]

Mon cher!
Je ne veux pas tarder à te repondre les deux lettres que je viens de recevoir. - Il me fut bien satisfaisant d'apprendre que la tranquillité est retablie dans la Garde suisse: et je fais des voeux sinceres, qu'elle ne vient pas d'etre troublée déréchef par la Proclamation de Nos Seigneurs, qui en verité n'a été dictée que par une protection insensée pour Durler, qui pourtant ne merite pas tant des suffrages /: il me paroit toujours que Pfyffer n'y a eu aucun part :/. Mais j'espere en ta sagesse et à ton pouvoir que tu a acquis sur les soldats par tes merits, que tu pourra empecher les mauvaises suites si à jamais cette proclamation produisoit un mauvais effet. Si donc en tout cas nos Lucernois recommençoient à devenir turbulents, et se recrioient sur des accusations injustes &c enonce toi pour leur pere et protecteur, et tache que tu peux obtenir la permission du colonel qu'ils oseront envoyer un memoire justificatif à notre Etât; et je suis persuadé que Nos Seigneurs chercheront à reparer une faute dans laquelle ils tomberent par trop de croyance, et trop de bienveuillance pour certains gens, qui s'arrogent le droit à vouloir faire executer tous leur caprices et volontées bisarres par le moyen des jussions arbitraires d'un Sénat, qui est trop foible, trop corrompu, et trop partisan aveugle pour ne pas etre le jouet des factions ignominieuses. Mais un pareil act seroit en même tems un bon moyen à le detromper, et à le rendre à l'avenir plus circonspect sur des rapports trop vagues.
Mais voyons ce que nous avons à dire sur ce qui te touche particulierement. - Il me paroit que tu attache un trop grand prix à une chose de pure vanité. Je te conseil d'ètre plus philosophe sur cet objet, et je te le conseil pour ton propre répos. Car si notre ame se remplis d'un desir ardent et immoderé, nous eprouvons une grande sensation, quand ce desir ne vient pas etre accompli suivant nos esperances: un cas qui [ne] nous arrive que trop souvent parce que nous ne sommes pas les maitres des circomstances. Je voudrois bien te dire avec Platon, que rien n'est desirable que ce qui est vraiment beau et bon, c'est à dire, ce qui nous rende meilleurs et nous donne plus de dignité. C'est donc la virtu seule que nous dévons chercher, y attacher du prix, et nous inquieter quand nous ne l'obtenons pas. Crois tu donc appresent que la croix te rendera meilleur, ou te donnera plus de dignité? Non. Car ce n'est pas la croix qui doit decorer l'homme, mais l'homme doit decorer la croix. Or donc celui, qui a tant de merit, tant de dignité en soi même qu'il peut decorer la decoration, n'a pas besoin d'une chose factice pour obtenir un suffrage du dehors, trouvant en soi même le sujet de sa propre louange, dans la quelle consiste notre satisfaction et notre bonheur. Dans ce cas tu te trouve dans ce moment. Tu a rempli ta tache au contentement d'un peuple, qui savoit rendre justices à tes actions et tes merits qui en resultoient: tu a sauvé le vie à une centaine des hommes indigens /: le resouvenir d'avoir sauvé la vie à un seul homme me renderoit déja heureux pour le reste de ma vie :/ et par ta vigilance, sagesse et activité tu a essentiellement contribué à entretenir la tranquillité, sans la quelle tous les efforts, qu'un bon peuple a fait pour se rendre libre, auroient été annihilés, de façon que tu te peux regarder comme une cause indirect, mais efficace, en contribuant à faire obtenir à une nation entiere la liberté, chose essentielle pour notre bonheur mortel. Voila le temoiniage qui te donne le public et qui tu peux te donner à toi même. Et ce temoignage ne doit-il pas te rendre plus satisfait et plus heureux que toute ostentation exterieur, qui ne sert qu'à temoigner la reconnoissance que le public t'a donné jusqu'appresent taciturnement; mais la quelle n'est pas necessaire pour te donner le contentement interieur, pour le quel il ne faut que la connoissance d'avoir bien agi. Si donc tu attache à une chose futile trop de prix, si tu crois qu'elle seule pourra faire le comble de tes bonheurs, et si ton desir ne vient pas etre accompli, comme il y a toute l'aparence: ce desastre doit alors remplir ton ame d'amertume et de peine, de façon que cela pourroit produire chez toi l'effet le plus malheureux, en te donnant de l'ennui et te rendent negligent dans l'observation de tes devoirs, au lieu que la simple consideration sur ce qui est vraiment beau et bon, et le desir pour la virtu qui en doit naitre, seroit toujours un nouveaux motif pour te rendre de jour en jour un membre plus util pour ce bas monde. Nourris toi donc avec cette idée, apprecie ton merit et ton bonheur, et sois persuadé que tu y trouvera de la gloire et de la satisfaction interieur. Et de l'autre côté alors modere ton desir pour la croix, afin que la perte de ce dont tu n'a pas besoin, ne soit pas trop sensible, quand elle arrivera. Mais pour moi je fais mes meilleurs voeux pour que tu l'obtiens, et si je savois de quelle façon je pourrois y contribuer, je ne me repentiroit d'aucun pas pour te faire reussir. Mais voyons ce que l'on pourroit encore faire. Tu a donné ta parole à ton colonel de ne plus faire des demarches. Je trouve ce pas en ordre, si tu a pus prevoir que celui auroit put te faire des obstacles de façon que tu n'aurois pas reussi sans son consentement. Mais si de l'autre coté son consentement n'avoit pas été necessaire, ou n'avoit pas eu des mauvaises suites pour toi, je trouve que tu aurois été trop facil à lui donner ta parole sur des promesses vagues, et en ce cas tu aurois mieux fait de lui repondre, qu'il te permet au moins de pouvoir t'adresser à tes amis pour cette affaire, si lui n'avoit pas de bonne volonté pour toi. - Mais quoiqu'il en soit, tu a donné ta parole, et il ne faut pas la rompre. Il ne te reste qu'à ouvrir ton coeur à Fayette, et de repondre sur sa gracieuse lettre en lui exposant ce qu'il t'est arrivé par rapport de cette affaire, en lui indiquant que tu ne peux que te reposer sur la bonne volonté de ceux qui te veuillent vraiment du bien en reconnoissant tout ce qui t'arrivera de leur part, agissant de leur chef. En même tems je me remetteroit avec toute la confiance entre les mains de Mr Bailly en demandant ses conseils en tout ce qui concerne cet objet. Voila encore ce qu'il me paroit faisable dans ta situation actuelle, dans la quelle tu dois avoir soin de ne jamais perdre la tranquillité de ton ame quelquonque soit l'issue de cette affaire.
J'étois trop haté la derniere fois, que je t'ai ecrit, pour que j'aurois pû repondre à toutes les questions de ta lettre. Je reprend donc appresent ce que j'oubliois à te mander la derniere fois, et je t'apprend, que de mon frere Louis il n'y a pas question pour entrer dans le militaire, et aussi l'autre frere Leger a pris la resolution avant deux mois de se faire prètre vue sa foible constitution qui ne lui auroit pas permis d'embrasser un metier, pour le quel il faut une santé robuste: ainsi que de notre maison, je ne prévois pas, que sitôt un militaire resortira. Je dois t'avouer que j'ai long tems nourri une idée de demander cette place pour moi, vu que dans mon païs je n'ai pas d'occupation publique, et que pour jamais, peut-ètre, je ne serai employé pour quelque chose, j'ai eu l'ambition d'avoir un état plus active, et de l'autre côté le desir de pouvoir etre present à une revolution si belle et si benigne, où sans faire tort à mes facultés oeconomiques je pourrois ètre spectateur dans l'Assemblée nationale, y entendre les discours superbes, de m'eclarcir sur ce qui peut faire le bonheur d'une nation, et de prendre, de cette façon, part à ces decrets, aux quels je voue tout mon respect entant qu'ils effectueront en peu le bonheur de toute la France, en lui donnant une constitution, qui a pour but la liberté assurée par des loix sages, qui ne renderont plus equivoque ni la proprieté, ni la vie, ni la personne, ni l'honneur, ni l'existance phisique et moral de l'individu. - Mais ayant fait reflexion, que ce nouvel étât ne pourroit pas entierement me convenir étant déja trop vieux, et étant accompagné des choses qui me revolteroit en voyant ce despotisme illimité des chefs, au quel je devrois avoir une submission sans pouvoir faire une replique, et devant etre spectateur de tant d'injustice et de mauvais procedés de la part de nos capitaines envers le soldat &c ce qui ne pourroit qu'aigrir mon coeur, j'ai, si non entierement quitté l'idée, au moins moderé la premiere impulsion et le premier desir. Et pour ce qui concerne à pouvoir ètre introduit, que spectateur, dans l'Assemblée nationale, j'espere que je jouirai de ce bonheur, quand tu t'aura resolu à te marier avec une aimable et riche Parisienne. Car alors je viendrai à tes noces, et passerai quelque tems à Paris chez toi. Mais plaisanterie à part, l'idée d'un mariage, qui pourroit me rendre physiquement et moralement heureux, seroit une chose, qui ne seroit pas si eloigné de moi si j'étois à ta place, jouissant de l'estime du peuple, ayant fait la connoissance avec des maisons du premier rang, et étant assuré de bons conseils de la part des gens qui t'ont pris en affection comme la maison du maire. Mais pour se rendre physiquement et moralement heureux par un mariage, il faut bien faire des reflexions auparavant, et ètre etremement circomspect sur toute chose; il faut donc juger soi même, et s'ouvrir à des gens qui peuvent donner des eclaircissements et des bons conseils.
Le jeun Pfyffer est arrivé ici dépuis 15 jours, mais je ne l'ai pas encore vû. Il doit etre fort malade et pres d'une consumtion entiere saignant toujours fortement du nez ce qui doit l'affaiblir extrèmement. Quand il sera retabli, et viendra chez moi, et aura de la confience en moi, je n'oublierai pas votre recommendation et je ferai pour lui tout ce qui sera en mon pouvoir.
Le Pere Crauer a été près du tombeau. Une inflammation des poumons l'a attaqué si forte que l'on a été obligé de l'administrer avec tous les sacraments. Dieu merci il est appresent hors de danger, et commence à se remettre lentement. Il m'a chargé de te saluer, comme toute notre maison et Hertenstein te salue[nt], qui nous tous [nous] portons bien, et ne desirons que d'apprendre toutes les semaines de tes nouvelles. Vale et ama

le votre.


PS: Avant de fermer la lettre je te dois encore apprendre, que mon Pere vient [de] me dire, que le Petit Conseil avoit reçu une lettre de Soleure et une autre de Fribourg. Les Soleuriens sollicitent de nous de ne pas reconnoitre l'ambassadeur françois, et empecher que l'on ne lui envoye la lettre de gratulation usité[e] en nous marquant qu'il sera encore beaucoup de choses à dire sur sa mission, et la maniere de sa mission. Notre Petit Conseil a resolû de ne pas repondre à cette lettre ayant déja asenti à reconnoitre l'ambasadeur. Pour toute reponse je leur auroit envoyé une bre[n]te [?] d'elloborre d'Anticyre. Fribourg par contre veut que nous prenions une decision à l'egard de nos troupes pour qu'elles ne pasent pas le Rhin. Le colonel Sonnenberg a fortement appuié cette demande, et a voulû que l'on doit au moins ecrire à nos officiers en France, qu'ils ne pasent pas le Rhin en cas de guerre sans les ordres de la Suisse. Cependant notre Petit Conseil s'est refusé à prendre un decision sur cet objet et repond à Fribourg: que le cas [!] n'est pas encore arrivé à deliberer sur cette question, et que nous attenderons ce cas. Tu vois par cela que la France devra se hater à renouveller la capitulation avant que la guerre eclate, et sur tout de fixer l'emploie de nos troupes contre des puissances exterieures de maniere que cet objet n'est plus assujetti à des explications arbitraires. Cependant il est bon à remarquer que nos troupes ont passés le Rhyn dans la guerre de 1742 contre l'Autriche et dans celle de 7 ans. Mais voila les principistes et leur faction. Il devie[nne]nt de jour en jour plus redoutable[s].

Vale et me ama.

[sans signature]


A Monsieur Meyer de / Schauensée officier aux / Gardes suissses / à / Courbevoie près / Paris. / par Bâle et Paris.


891208?FB-M.(AN:T1534/372)(15.9.93).(C.1)