sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
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FRANZ BERNHARD A MAURUS

[Lucerne, 21 octobre 1789]

Mon cher frere!
Je viens de recevoir les deux lettres que tu m'a envoyé l'une sous la date du 5 8bre et la seconde sans date. Mon pere t'a marqué la reception de la premiere ce que je ne pouvois pas faire ayant été absent dans mon baillage le quel j'ai fini, sans avoir eu Dieu merci aucun desagrement.
Je peux donc revenir appresent avec plus de loisir à une correspondance plus suivie avec toi. Parlons premierement des affaires de la France et en après des tiens.
Tu ne te trompe pas si tu crois que des demagogues abusent du peuple pour parvenir à leur buts individuels, et que ceux là se servent d'un rien pour soulever les aveugles afin qu'ils puissent faire avancer leur projets d'ambition ou d'interest particulier. Pourtant je ne peux pas tout à fait blamer les Parisiens sur leur derniere emeute, parceque ce repas de corps a dû causer de l'ombrage; le roy s'est rendu populaire ce qu'aucun monarch fait sans quelque dessins: les officiers et les soldats ont faits des excess qui ont alarmés le peuple autant de plus parceque leur têtes sont encore echauffées des idées des complots et des projets noirs qu'il pretend d'avoir été fait pour donner l'ebranle à la nouvelle constitution, pour remettre le despotism sur le trone, et pour devaster et demolir la capitale. Pour mon compte je suis assez credul pour me persuader que la popularité du roy et les exces des officiers n'etoit d'un côté que bonhomie et de l'autre effervescence du vin. Mais malgré tout cela je dois confesser que dans ce moment toutes les deux parties doivent ètre accusées d'avoir été extremements imprudentes: car dans la situation momentanée il est essentiel d'ecarter même une ombre quand on prevoit qu'il peut donner sujet à une alarme. Le gros du peuple donc a dû raisonner dans cette circonstance suivant leurs idées preocupées. Ils savoient que les gardes du corp sont le soutien du roy et que le régiment de Flandre a adopté le même sentiment. Le peuple ayant vû, que le roy n'est entouré que des gens qui ont un devouement idolatre pour lui et aucun pour la nation, ses craintes ont dû s'augmenter, et de là il est naturel qu'il a été d'accord de substituer au régiment de Flandre un corps, de la fidelité du quel il est assuré vûe que ce corps ne soutiendra jamais le despotisme, et sera neanmoins une bonne garde pour la surté personelle de son monarch. Le manque et la cherté de pain donna la decision. Et voila comme j'envisage ce marche fameux à Versailles qui avoit pour but d'obtenir un soulagement dans leur subsistance, de demander le renvoye du régiment de Flandre, et de punir les impertinences des gardes du corp, qui même ont eu si peu de menagement pour la vie du citoyen qu'ils ont tirés les premieres sur ces pauvres gens, qui ne sont que l'instrument des demagogues et n'agissent point d'eux même. Mais si vous voulez bien me comprendre il ne faut pas croire que je justifie le peuple, je ne veux que l'excuser quoique je suis forcé à dire, que la chose est allée trop loin. On attache au mot liberté l'idée de la licence: et comme jadis la nation a trop gemit sous la ferule, c'est appresent qu'elle saute hors de la carriere etant détachée du frain. Mais tel est toujours l'effet d'une revolution, car jamais le peuple ne se tiendra au millieu. Quelle lesson superbe n'est donc pas l'histoire de nos jours pour les souvereigns! C'est à eux à connoitre les abus et à les abolir. Le sujet adorera alors ce souvrain, restera tranquil, et ne troublera pas son travail. Mais helas la perversité des hommes veut profiter de l'abus, le regarde comme un prerogative ou de sa naissance ou de sa place, et ne le quitte pas jusque à ce qu'il lui est arraché des mains. L'on crie alors rébellion, et l'on se plaigne contre l'injustice. Mais ce n'est que la passion qui aveugle ces grands: ou sommes nous donc si malheureux de ne pas savoir après des connoissances et les experiences de 5000 années ce qui est juste ou injuste? - Et pourtant quoique la somme de nos experiences vient d'être augmentée par la catastrophe actuelle le quel de souverains de l'Europe pense à faire lui même des reformes utiles? le quel cherche à marquer à son peuple qu'il veut etre son pere et non son tyran? Non, ils veuillent y etre forcés, et nous verront encore le moment heureux que tous le seront. Mais le perspective est triste que ces sortes d'evenement doivent etre accompagnées avec des horreurs, la suite de quelles est si precaire pour le bien ètre d'une nation: car quel sera encore le sort de la France? à quoi aboutiront encore ces beaux efforts, qu'elle a faite contre une force arbitraire? Dieu le sait. Ne cherchons pas à dévoiler l'avenir, mais contentons nous à raisonner sur le present. - Le roy est à Paris. Quels sont les avantages et les desavantages qui peuvent en resulter? voilà un principal point qui est à considerer. Ce n'est que le tems qui peut le contrebalancer. Au nombre des avantages je conte: 1. Toute la Cour et les Etats généraux suiveront le roy. Cette affluence de peuple substituera le deficit de tant de gens qui sont sorti de cette ville. La circulation de l'argent sera augmentée. Tant des gens desoeuvrés, des domestiques mis à la porte par leur maitres fugitives, les ouvriers &c seront employé et auront quelque chose à gagner, ce qui pourra faire retourner la paix et la tranquillité à Paris; car le perspective pour l'hiver n'est déja plus si triste, comme il auroit été si ces gens etoient obligés de rester oisives sans pouvoir s'acquerir honnetement leur vivres. 2. Cette quantité de nouveaux habitants n'augmentera pas la consumation de denrée, au contraire elle augmentera même les denrées, parce que tout ce, qui a été amené à Versailles pour la cour, sera amener à Paris ce qui fait déja un amas considérable du quel se pourront encore nourir quelques honetes bourgeois. 3. Empechera la presence du roy bien des emeutes, soit que le Roy étant plus affecté, en voyant de plus près les besoins urgents de sa bonne ville, y remediera avec plus de zêle et d'interet; soit que le respect dû à sa personne empeche les attroupemens imperieux et turbulents. Mais de l'autre côté il seroit hors de toute perception desastreux, si Paris regardoit son Roy comme captive, si elle vouloit s'aviser de lui dicter la loi, si elle vouloit pretendre une influence decisive dans les Etats généraux, car une guerre civile en devroit ètre une suite inseperable de ces demarches demesurés. Mais cette crainte est dans ce moment plus eloignée que l'autre, qui est, que cette nouvelle crisis aït derechef diminuée le credit, qu'elle feroit cesser le dons gratuits, qu'elle feroit penser chacun pour soi même, et detruiroit l'esperance que l'on avoit de voir que tout François accourrera dans un moment de detresse d'apporter le quart de ses revenues dans la caisse. Si cette crainte est fondée, alors nous verrons eclater une banqueroute, dont s'en resentira toute l'Europe, et qui aneantira toute la France, le royaume le plus beau de l'Europe. Mais finissons là ce long bavardage, et parlons encore un mot de toi.
La conduite de ton colonel envers toi m'indigne au dernier point. Il auroit été de son avantage, et de celui de tout le régiment à s'interesser pour te faire obtenir la croix afin qu'il puisse dire, que dans cette catastrophe les Suisses ont eu une telle conduite, que même la nation a faite avoir la croix à un des nos officiers. Mais bien loin de cette politique il t'oppose et demasque la basse flaterie, avec la quelle il t'a reçu à un soupé dont tu m'a fait mention dans une lettre anterieure, la quelle m'a déja alors fait naitre des soupçons. Ce vieux renard te parle de l'argent, des gratifications &c et je suis charmé que tu connois mieux l'honneur et le devoir militaire que ce vil ètre, qui neanmoins trouve dans la Suisse de ces semblables, qui cherchent à le soutenir contre le corps des lieutenants. Tu a refusé à plusieurs reprises ce suffrage monetté et je t'en loue, et je t'exhorte de continuer dans ce sentiment brave et genereux, qui fait voir que pas tout Suisse est pour l'argent. Afin pour detruir toute correspondance entre de La Fayette, Bailly et d'Ogny, il t'envoye à Versailles pour que tu sois eloigné de tes amis et de la coure et de cette façon plustôt oublié. Il est vrai que tu es, dans ses yeux seulement, non dans ceux du monde sensé, coupable de deux grands crimes, 1mo que tu n'es pas né Fribourgeois ou Soleuriens, 2do que tu a signé le memorial le plus juste de la terre. Mais aussi indigne que ce trait de ton colonel est, aussi injuste est-il de l'autre côté. Car après tant de fatigue que tu a eu à la Halle il seroit très juste qu'on te donne du repos et un service plus agreable. Mais non, il te condamne à de nouvelles fatigues, à des nouveaux dangers tandis que les autres peuvent monter paisiblement la garde à Paris: il te condamne à de nouveaux depenses, dont tu n'est pas remboursé, et que tu dois porter seul, tandis que tes camerades n'en ont pas. - Ne te laisse pourtant jamais aveugler de la passion. Remplis ton devoir sans murmurer, et obeis en patience à un commendement arbitraire, aussi long tems que les loix exigent de la subordination. Et sois alors persuadé que rien au monde n'arrive sans la volonté du grand Dieu eternelle, au quel tu dois toujours te recommender, et le prier qu'il veuillent guider tes pas et les circomstances à ton avantage réel et non imaginaire. Sois aussi persuadé que nos enemies ont tourné bien souvent les mesures, qu'ils ont pris pour nous nuire, à notre avantage: et de cette façon il pourra bien arriver, que tu pourra dans quelque bagarre, qui sont presque journalieres, te signaliser de façon que tu emportera même le suffrage de cette ame savoyarde. Fais donc toujours ton devoir en homme et en militaire, et la providence veillera pour toi et pour ton bien ètre. Quelles sont d'ailleurs ces signes de decorations? Il ne faut pas y attacher trop de prix, car c'est vanité, et la perte nous est alors plus sensible. Commence donc à croire avec moi, que tu sera oublié, et que tu ne l'obtiendra pas. Si ce cas arrivera, comme c'est probable, le coup ne te frappera pas fort. Mais si de l'autre côté, contre ton esperance, tu en serois décoré, c'est alors que le plaisir sera double et pour toi et pour moi. Ton demarche que tu a pris pour te pousser a été très sage, et la lettre à Fayette est un vrai chef d'oeuvre soit pour le contenu, soit pour le mode que tu y observa. Si les motives ont tellement touché de La Fayette, commes ils ont touché mon Pere et moi, je suis persuadé qu'il ne se relantira pas pour toi. Pour ce moment nous sommes bien curieux de la reponse qu'il t'a donné. Envoye nous la copie avec le premier courier. Et ecris moi regulierement toutes les semaines; car tu ne saura pas t'imaginer dans quelle anxieté sont mes parents, quand le messager n'apporte pas des lettres de toi. Je ne doute pas que pendant ton sejour à Versailles tu aura encore bien profité de la presence des Etats
généraux. Voila pourquoi que je te prie, que tu veuille bien me marquer quels sont les amis que tu y a, s'il pourront faire quelque chose pour toi, comment que les ouvrages de Haas seront reçu, et ce qu'ils prognostiquent du sort future de la France. Mais si en tout cas tous tes amis ne pourront te faire obtenir la croix, je te conseille de te faire donner un certificat par les electeurs et la comité de la subsistance par rapport de ta conduite à la Halle, pour que tu puisse dire un jour: j'ai fait tels et tels actions sans [être rému]néré en rien pour toutes mes peines et fatigues &c. ayant refusé de l'argent et n'ayant pas obtenû la croix par les caprices du colonel.
Porte toi toujours bien, et que Dieu veuille toujours te conserver et te guider pour le bien. Mes parents te saluent tendrement comme te salue

ton frere M de Schauensée

Lucerne 21. 8bre 1789.


A Monsieur Meyer de Schauensée Officier aux / Gardes suisses, demeurant à la caserme de Courbe- / voie, presentement de garde / à / Versailles. / Par Bâle et Paris.


891021.FB-M.(AN:T1534/229)(13.9.93).(CO.1)