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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
890729 FRANZ BERNHARD A MAURUS
Lucerne 29 juillet 89
Mon très cher frere!
Grace et honneur à Dieu qu'il a bien
voulu te conserver dans ce terrible orage qui a passé par dessûs ta
tête: et grace à toi que tu nous en a bien-tôt instruit. Nous
avons été très fort en peine par rapport de toi, car les
papiers publiques et des lettres de Bâle nous ont appris que le sang d'un
détachement suisse avoit été repandu à la prise de
la Bastille: comme le régiment n'a pas été nommé,
nous avons été dans la supposition, que la Garde Suisse avoit
été employée pour ce triste et malheureux exploit. Combien
de crainte donc n'avons nous pas eprouvé jusqu'à ce que ton lettre
est arrivée qui nous annonça ton bien ètre, de façon
que dans ce moment rien ne peut troubler mon illimité joie dont je suis
pénetré par les nouvelles que j'ai reçu de Paris? Jamais je
n'aurai crû, qu'il seroit encore tant d'énergie dans ce
peuple si frivol, si énervé, si depravé. Des siecles
futures se resouviendront encore avec un plaisir visible de cet act de bravoure,
de grandeur, et de dignité, qui naissoit du desir de la liberté,
et d'un sentiment, qui est l'effet du respect dû à nous mêmes
et à l'humanité. J'applaudis avec toute l'Europe sensée les
démarches justes et sages des braves citoyens de Paris, et je ne peux pas
suffisement admirer cette moderation que l'on a observé au millieu de
l'effervescence, et de l'agitation, qui a dû ètre l'éffet,
quand ce bon peuple a vu que l'on renvoye leur idole, et que l'on remplace le
ministere des gens, qui meritoient d'ètre en opprobre à toute la
nation: quand il a vu que la reine, par des intrigues les plus noires, a
gagnée la superiorité pour ce moment; ce qui ne tendoit
qu'à replonger tout le royaume dans l'esclavage, tandis qu'il a fait des
efforts, et se flattoit de l'esperance, d'en sortir par une Constitution
projetté, qui devroit lui assurer la liberté civile et personelle.
Le citoyen, las de souffrir, ne pouvoit pas ètre indolent dans ces
moments, dans lesquels on le condamna à des nouvelles souffrances, et
à un esclavage pire que le premier: il fut donc obligé de courir
aux armes; et de verser son sang pour la liberté. Ce demarche a
été accompagné avec plus des terreurs et
d'épouvante, que de réalité, parce que le Roi s'est
rendu au conseil, le meillieur qu'on a pu lui donner; et sa présance
à Paris, où il se jetta dans les bras de sa nation, a remis la
paix, et la tranquillité dans tout son royaume, qui s'est déja
soulevé, et a été prêt de marcher, les armes en main,
vers la capital. Nous n'entendons plus, que des excess qui se commettent
en Alsace, et en Franche-Comté, où les maisons des nobles sont
pillées, incendiées, et saccagées. Mais ces excès ne
peuvent pas ètre imputés à la bourgeoisie, car
celle-ci, à la nouvelle que Necker soit rappelé, a
deposée ses armes, dont se sert appresent la fange du peuple, pour
marquer leur haine contre la noblesse, pour profiter de ces moments de troubles,
et pour s'enrichir, dans l'esperance de l'impunité, des depouilles des
grands du royaume. Desordres qui seront en peu reprimés par les Etats
généraux, ou, à l'exemple de Paris, par la bourgeoisie
même de ces provinces. Les Etats généraux peuvent donc
reprandre en paix, et sans peur d'ètre déréchèf
troublés dans leur travaux, le course de leur deliberations. Mais, c'est
appresent que mes craintes se redoublent, que la passion aveuglera le tiers
état, qui, pour marquer son dédain contre la noblesse et le
clergé, établira une Constitution, où l'influence et le
pouvoir de ces deux ordres sera nul. Je me resouviens de t'avoir déja
parlé de cet objèt dans une lettre antecedent, où je t'ai
fait voir que la Constitution monarchique-democratique, dont l'histoire nous
n'en a donnée aucun exemple, est très dangéreuse pour la
liberté. Je pourrois y ajouter encore plusieurs réflexions qui
pourroient demontrer cela à l'evidence. Mais un tel raisonnement
rempliroit ma lettre des choses, que tu ne gouttera peut-ètre pas dans ce
moment. Seulement je veux te dire, que je suis induit à croire cela par
les faites suivants. 1mo a le tiers état apporté
cette haine contre la noblesse à l'assemblée des Etats
généraux, car il s'est refusé de suivre le sage conseil de
Necker, qui dans son discours a voulu que l'on vote par ordres pour tout ce qui
concerne la legislation, mais que l'on vote par têtes en ce qui regarde
les finances, et par consequence taxe, impots &c. Jamais un pareil conseil a
pu ètre posé sur des principes plus vrais, et sur un raisonnement
plus juste, et plus propre pour les circonstances, et la nature d'une
Constitution bien balancée. 2do me semble-t-il que cette haine
a encore augmentée dépuis le renvoye de Necker; car dans la
reponse du president du tiers état il se trouve ces paroles, dites au Roy
qui s'y presenta le 15 pour leur annoncer, qu'il ne suivera que leurs
intentions: qu'ils ne veuillent reconnoitre aucun ordre intermediaire entre le
Roy et eux. Si le tiers, qui a dans ce moment une superiorité
incontestable, persistera dans ces sentiments, il doit s'en suivre
nécéssairement, que la Constitution françoise deviendra, ou
entierement democratique, les réprésentants du peuple obtenant
tout le pouvoir: ou entierement despotique. Tous les deux cas pourroient
ètre nuisible; le premier pourtant moins, que le dernier: et des
raisonnements m'obligent à croire que le premier cas aura plutôt
lieu que le second. - Mais pour finir ce verbiage, dans le quel je tombe
toujours insensiblement quand je monte mon cheval de bois, je veux
toucher une autre matiere.
Un imprimé que tu a envoyé dans la
lettre à notre Pere, parle d'une conjuration la plus noire, qui a jamais
existée, et qui a été l'ouvrage de l'intrigue et de la
cabale d'une cour, qui croit que le despotisme absolu soit un
pregorative, la possession du quel elle devroit s'assurer par tous les moyens
possibles. Il me seroit impossible de nier le fait d'un complot pareille,
parceque tous les partisans de la reine, ou ont été exilés
ou ont prits la fuite, de façon que de cela je peux arguer qu'il y avoit
de grosses forfaits, ou tentés ou commis. Mais j'ai pourtant encore peine
à croire, que l'on aït voulu renouveller à Paris la terrible
fête de la Saint-Barthélemy. Car à quoi auroit-il
abouti, si Paris avoit été enveloppé, les maisons publiques
saccagées, la ville incendiée, les bons citoyens proscrits, et
livrés au massacre? Les provinces n'auroient-elles pas été
indignées d'une action pareille? n'auroient-elle pas accourrues dans une
fureur, qui auroit surpassée celle de lions et des tigres, pour venger le
sang de leur compatriots? N'auroit pas la France été
boulversée du fond en comble, si même le tout n'avoit
été qu'une menace? et n'auroit-elle pas eu à souffrir plus
des maux qu'elle n'en a jamais souffert dans ses guerres civiles, et pendant les
deplorables jours des Huguenots? - Non, il n'est pas possible qu'un projet si
insensé peut avoir été fait. Mais qu'est-il impossible dans
ce monde, surtout quand des scélerats se reunissent ensemble?
Jusqu'appresent de tout cela nous ne savons que le gros, mais nous sommes
impatientés de connoitre tous les details de cette histoire infame.
J'espere que tu m'en donnera relation aussi tôt que tu en aura appris
quelque chose de plus circonstancié. Par contre je te mande, que
Monsieur Necker a été à Bâle dépuis
lundi passé jusqu'à samedi, d'où il est repartit avec les
deputés des Etats généraux, avec son epouse et sa fille.
Haas me manda qu'il ne pouvoit pas assez admirer ce grand homme dans son sort
contraire, qui n'avoit à coeur que le bien etre de la nation étant
emû à la narration de l'éffusion de sang et observant
toujours la conduite d'un sage. Le comte d'Artois, la maison de
Polignac, et l'abbé Vernot y ont pris leur sejour de
même. Les Polignacs vont s'etablir au Pays de Vaud. Tous les
auberges à Bâle sont gorgés des etrangers curieux, de
François, et des nobles qui s'y refugioient du Franche-Comté et de
l'Alsace. Un seigneur du Franche-Comté y arriva en robe de chambre et en
pantouffle, sans culotte et habits, pouvant à peine s'enfuir des mains de
la populace. Les gardes y sont renforcées, et si un trouppeau des
Alsaciens y arrivet, qui ne peut pas dire promptement ce qu'il a à faire
dans la ville, il est renvoyé, et devant chaque auberge on a
planté, pendant la nuit, un sentinel pour la sureté des
étrangers. Au comte d'Artois est donnée une sentinelle d'honneur.
L'on attend à Soleure d'Esprémesnil, mais il n'y sera pas
favorablement reçu. Le capitaine Durler est parti pour Bâle. Et
toute la Suisse est bien impatienté pour savoir, si Besenwald
s'etoit enfui, ou non? Les papiers publics, et quelques lettres des
particuliers veuillent nous assurer, qu'il avoit été compris dans
le complot de la cour, qu'il avoit pris le chemin de l'Angleterre, et que sa
maison à Paris soit pillée et saccagée comme sa
maison de campagne à Bronstadt. Si ces nouvelles se confirmoient, nous
n'aurions alors plus une grande esperance de pouvoir conserver notre service en
France, car, comme on impute ordinairement à tout un corps les actions
d'un particulier de ce corps, quoiqu'il commet cette action seulement pour son
individuel, la France s'acharneroit encore plus contre les Suisses et
demanderoit à haute voix le renvoye de nos troupes. Ce qui ne seroit pas
justement, en regardant la totalité, et pas quelques individuels qui en
souffriroient dans ce moment, un si grand malheur pour nous. Et je prevois que
tel sera pourtant notre sort tôt ou tard. Mais sur cela tu pourra me
donner de meilleures notices, comme tu peux connoitre les sentiments des
François sur cette objet. Autant que nous pouvons juger, il paroit que ce
sentiment ne soient pas bien favourable pour nous: car le peuple reconnoit que
nous coûtons cher à l'étât /: une depense qui
augmente leur impôt :/, que les troupes etrangers ne servent que pour
soutenir le despotisme du Roi /: ce qui ne peut pas s'accorder avec la
liberté à la quelle il tent avec tout son effort :/, et il se
trouve assez fort pour soutenir sa Constitution future, et pour deffendre son
païs contre des infractions exterieures sans le concours d'une troupe
louée, l'existance de la quelle est plutôt dangereuse pour la
nation qu'à un avantage decisive. Ces raisons donc ont déja
causé, que l'on nous appelle bourreaux, nom, en verité peu
honorable et flateur. Nous avons eprouvés plusieurs fois, pendant ces
troubles benignes, combien que nous soions détéstés, et
dernierement même quand les régiments ont reçus l'ordre de
se retourner du Champs de Mars dans leur garnisons, nous avons vûs, avec
quel mepris publique nos troupes ont ete congediées, combien elles ont
souffertes en route où on leur laissa manquer les étaps, les
repos, le tout, et où la haine contre le régiment Salis
Samade, parce qu'il a été detaché dans la Bastille
, alloit si loin, qu'on l'a obligé de mettre bas les armes
après quoi il a été assez heureux d'ètre
echapé au 15 pieces de canon qui auroient dû jouer sur eux. Si
appresent on nous reprochoit encore par rapport de Besenwald, que nous avons
été de concert avec la cour pour le massacre de Paris, leur rancun
alors seroit encore plus à craindre qu'un simple renvoy. L'experience
nous apprend qu'un peuple echauffé ne juge plus, et éffrené
il commet des actes terribles. Je ne crois pas justement que la Garde Suisse
eprouvera ce rancun, parce que elle avoit toujours une conduite
modéré, et les Parisiens étant accoutumés de les
voir dépuis quelques siecles journellement, les regardent comme les
leurs; et étant plus près des Etats généraux ils
n'oseront pas commettre tant des actes effrenés, comme se pourront
permettre les provinces plus eloignées, où les petits
régiments pourroient bien souffrir pour une raison de plus, parceque
dépuis quelque tems nos officiers ont commencés à immiter
les freluquets françois, et meprisoient l'honet citoyen
indignement. Notre crainte donc à cet égard n'est pas sans raison
et s'augmenteroit de plus en plus si la France ne pouvoit pas venir à
bout de réprimer les exces de la lie du peuple, qui dans la fermentation
aveugle veut immiter, et jouer les heros; elle commet des actes eperdus, comme
nous apprenons de Strasbourg, et il ne faut qu'un faux allarm, qu'une anectode
ou un mot, qu'elle se détache contre les Suisses, et nous livre au
massacre. Tous ces déhors sont peu favorables, pas seulement à
nous, mais aussi à la France. Je ne sais pas ce qu'il est arrivé
en Provence, en Bretagne, Picardie, Normandie, en Flandre &c. Les nouvelles
de ces contrés ne pourront ètre que tristes, principalement celles
de Bretagne. Je dois donc toujours encore me trouver dans un brouillard, qui
m'empeche de voir la fin de cette catastrophe: et je dois suspendre mes
conjectures jusqu'à ce que je saurai si Necker et le tiers état
aïent un si grand credit publique, que leur arrets seront respectés,
et executés, ou non. Mais c'est aussi là que j'éprouve
quelques anxietés parceque dans le tiers il y a plusieurs, qui jouent le
role de bout feu, comme Mirabeau, qui haït Necker, qui toujours a
été de la faction de Calonne, qui a voulu se pousser au
ministere, qui est ruiné dans ses finances, et qui aura recours à
l'intrigue, étant capable à tout, pour parvenir à un but,
qui flattera son amour propre et son interêt particulier. Son grand role
qu'il joue actuellement, et son grand genie, qui lui assura une influence non
equivoc, pourront lui servir à bien des choses. Certes si la providence
ne veillera pas dorénavant pour la France, comme elle a veillé
jusqu'à present pour cette nation, elle sera perdue sans
resource.
Pour ce qui te regard, je ne peux pas suffisement te marquer
combien je suis content de la conduite, que tu a observé dans tous les
cas, où tu a été obligé d'agir. Nous ne pouvons pas
t'envoyer une deputation, comme le district de Saint-Eustache a fait, mais je
peux te marquer que toute notre ville a prise un grand interet pour toi, et que
tu emporte les louanges du général Pfyffer, du
maréchal Göldlin [...] &c pour ta conduite, qui a
été aussi sensée, et aussi propre aux circumstances que
possible. Tes nouvelles sont de [plus?] recherchées, comme de
nulle part il nous n'arrivent de si vraies, et de si bonnes. Ce qui fait honneur
à ton esprit, à ton desir à t'instruire sur les faits les
plus remarquables.
Pour le commandemant de la compagnie de Göldlin mon
pere a fait le plan de ne plus rien dire à Monsieur Göldlin notre
co[usin] et veut attendre jusqu'à ce que celui lui commence
à en parler. Parceque, dit-il, s'il nous veut bien, et s'il a l'intention
de te donner cette place, il ne manquera pas de nous apprendre la nouvelle que
le fils du Brauzel est réjetté. Mais s'il n'a pas de la
bonne volonté pour toi, mon pere risquerois un second refus au quel il
n'aime pas à s'exposer une seconde fois. Et comme on ne sait pas encore
quel sort nous aurons à essuyer en France, Göldlin ne se hatera pas
avec la nomination, de façon que l'on ne perdera pas du tems pour revenir
à la charge. Ecrit moi donc sur cet objèt, si tu sois
content avec cette conduite de mon pere qu'il observe envers Göldlin, ou si
tu veuille que l'on fasse de plus. Je serai prète à faire mon tout
pour t'assurer ton bonheur.
Mes parents te saluent et tout notre maison.
Ecris deux fois par semain à ton
frere Meyer de Schauensée fils
Nous te recommendons tous à la protection de Dieu. Soi circomspect
et ai soin pour toi.
A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée
Officier / au régiment de Gardes Suisses / à / Coubevoie
près / Paris / par Bâle.
890729.FB-M.(AN:T1534/266)(8.8.93).(CO.1)