sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
 890701
FRANZ BERNHARD A MAURUS

[Lucerne, 1er juillet 1789]

Mon cher frere!
Le 29 du courant j'ai reçu ta lettre datée Versailles 20 et mon pere vient de recevoir le 30 celle du 22 et 23. Toutes les deux contiennent des evenemens rémarquables, et je m'empresse de te dire, que cette correspondance m'interesse infiniment: et je te prie pour cette raison que tu veuille me la continuer de 8 en 8 jour. Je ne doute pas que tu aït à Versailles quelques amis qui te pourront, quand même tu n'est pas de garde, mander les choses les plus interessantes et les plus averrées: il faut te donner la peine que tu trouve quelqu'un qui entre pour cela avec toi en correspondance, et qui, éclairé et en étât de pouvoir ètre instruit des faits, te marque de jour en jour ce qui se passe de plus remarquable dans cette auguste assemblée. Si mes lettres et ceux que tu reçois pour cette affaire te causent des frais extraordinaires, je t'en rembourserai. Mais commençons à te repondre sur tes deux lettres.
Je suis bien aise de m'apercevoir que le jeune Göldlin ne soit pas encore entierement assuré du commendement comme son pere le croit, qui assura le capitaine Göldlin qu'il avoit déja obtenu les dispences pour lui: chose que je n'ai jamais pûs croire. Nos parents se sont comportés envers la maison de Göldlin de façon que l'on peut renouer le fil tout aussi-tôt qu'il sera cassé de l'autre côté. Mon pere [a] pris le refus du vieux avec beaucoup de sang froid en faisant bonne mine à mauvais jeux, et le Zwingherr Balthasar et le chanoine en ont été, ou paroissoient au moins, vivément piqués de cela, au quel se joignoit aussi leur mere, à la quelle la notre fit sentir que nous avons été étonnés de ce refus. Mais nos parents frequenterent néanmoins cette maison comme auparévant sans plus faire semblant de quelque chose, de façon que rien n'est perdûs pour toi: et tu peux ètre assuré que nous ferons notre possible pour toi pour te faire obtenir cette place, et que nous entrerons même, s'il le faut, dans des engagements pecuniaires, mais point dans des engagemens nuptials. Car cette derniere chose est ton affaire, à la quelle, pour mon conte, je ne me mêle pas. Mais je veux te faire quelques reflexions là dessûs. Il faut que de murs reflexions, et une inclination pure nous decident à faire ce pas, qui une fois fait ne peut plus ètre répris, et du quel pourtant dépande notre bonheur ou malheure d'une vie entiere. Pour faire de murs reflexions il faut se connoitre soi même, et il faut avoir plus qu'une superficielle connoissance du coeur humains. Il faut savoir si on peut se faire tollerable, et si on peut tollerer les caprices des autres. Il faut étudier entierement le character de la personne sur la quelle on jette les yeux pour connoitre si elle aït reçu de l'education, et des sentiments qui pourront nous rendre heureux; il faut aussi reflechir sur l'étât oeconomique, si nous soions en étât de pouvoir entretenir une femme et des enfants, &c &c &c. Soy persuadé, mon cher, qu'il faut toute circonspection possible pour entreprendre telle chose, et touchant l'education et les sentiments, que ces enfants ont reçus chez leur parents et leur oncles, je peux te dire en deux mots, que je ne désirerois pas d'avoir un chât de cette maison, je ne veux pas parler d'une fille, car je saurois d'avance qu'il seroit gaté au fond de coeur par des louanges fades et eternelles, et par les sottises qu'il entend journellement: l'education ne tentant qu'à rendre leurs enfants orgueilleux, suffisant, et meprisant tout le reste, se croyant, quoique imperfects et ignorants, des ètres au dessûs de toute imagination. Et ces sont de maladies morales qui sont bien dificiles à ètre gueris et déracinées tout-à-fait. Mais comme nos opinions et notre façon de penser se croisent en beaucoup des choses, il se peut parfaitement bien que nous sommes aussi sur ce point en contestation, de façon que ce qui me renderoit le plus malheureux des mortels, pourra te rendre heureux. Pour cette raison donc je te conseille toujours de reflechir vous même et de juger àlors ce qui pourra te convenir ou non. Mais ne te méprens pas en cela, que tu crois, que la reconnoissance exige de toi de faire un tel pas. Car cela ne seroit plus un service si j'étois obligé d'avoir une reconnoissance de la quelle depanderoit le malheur de ma vie: et si quelqu'un m'en demandoit une tel[le] reconnoissance, plutôt je me deciderois à ne pas accepter le service pretendu. Sapienti pauca.
Revenons à la continuation de ma derniere lettre datée 24 de juin. Autant que je m'en rapelle j'étois fort mecontent de procedés du Tiers. Dans ce moment je commence à etre un peu plus satissfait. Il ne veut pas reconnoitre l'autorité royale pendant la duré de l'assemblée, et cela est bien fait, ce system étant fondé sur l'anciene Constitution françoise. Il ne veut pas se laisser séparer jusqu'à ce que cette Constitution soit rétablie et la tache entièrement remplie, pour la quelle il a été convoqué. C'est encore mieux, car ce n'est que par la fermeté et par un courage juste et noble qu'il parviendra à superer tous les obstacles que la cabale et l'intrigue, et des interèts particuliers peuvent susciter contre le bien public. Aussi étois-je extremement contant, quand il a été fait mention dans des papiers publics, que le Tiers a invité les nobles et le clergé par des deputations de se joindre à eux, parce que par cela ils font voir qu'ils ne veuillent pas passer leur tems dans des altercations futiles, et l'on peut esperer que les nobles et le clergé se diviseront en peu, de quelle division il arrivera, que la partie raisonable se jettera du côté du Tiers en faisant chose commune avec eux, et que le reste sera ou renvoyé, ou non observé. Si cela arrivoit c'est alors qu'ils pourront commencer à deliberer sur le bien de la nation et à affermir la Constitution, le base de la quelle doit etre pour un principe general, de donner au Roi et aux nobles tout pouvoir possible à faire du bien, mais aucun pour faire du mal. Car dans une monarche c'est essentiel que les nobles aï[en]t quelque pouvoir, car c'est dans ce pouvoir que consiste la surté et la liberté de la nation. Montesquieu et Filangieri /: je te conseil[le] d'achter ce dernier et de le lire avec attention. Il te fera assurement du plaisir sur tout dans ce moment. Le titre est System de la legislation par Cajet. Filangieri traduit de l'Italien :/ font voir clairement qu'une monarchie où il n'y a pas des noble, et un pouvoir de cette noblesse est déja despote ou ne manquera pas de le devenir bientôt. L'histoire de tous les siecles approuve cet axiome, et nous le voyons constaté par l'experience et par la raison. J'ettons seulement les yeux sur la Turquie, et sur l'empereur pour nous assurer des faits. Et si nous voulons de la simple raison nous serons bientôt persuadés de la verité de ce principe, si on considere qu'il n'y a aucune force, quand la noblesse est detruit, qui retiendra le monarch dans les bornes prescrites par les loix. Mais quand la noblesse a quelque pouvoir c'est alors que le peuple peut recourir à ceux là quand le Roi abuse de son pouvoir et de son autorité: et par contre peut le peuple recourrir au Roi si la noblesse commet des excess et vexe le sujet. Et ce n'est que de cette façon que la Constitution sera balancé, et le peuple soulagé et libre. Heureux ce moment pour la France quand il arrivera, mais arrivera-t-il? J'espere que oui, et par ces raisons. La Reine a comis l'inconsequence la plus grossiere possible d'avoir faite une cabale contre Necker, contre l'idol de la France, et qui seul par son credit personel est capable de remettre les affaires delabrés du tresor, chose qui donna occasion à tant de justes plaintes. Par ce demarche elle se fait haïre et detester plus qu'elle n'a été jusqu'appresent et le mepris public contre elle augmentera de plus si les Memoires justificatives de Mde de la Motte seront connûs en France /: Mais je crois que cela est encore une marchandise rare chez vous. Je n'ai pas de tems de te dire beaucoup du contenus de ces Memoires, mais en peu je peux t'apprendre que c'est un tissû des horreurs :/ Le Roy, quoique il paroissoit de tenir ferm pour Necker, me paroit pourtant d'avoir tombé dans le piege dressé. Car je ne peux regarder l'autre inconsequence absurde, que lui a commis en ayant fait fermer la sa[l]le de l'assemblé et la defendre par le militaire, qu'une suite de la cabal de la cour. Je le plains, car on l'a mal appris à jouer son rôle, qu'il avoit à jouer. N'auroit-il pas dû se jetter au comencement déja des assemblés, dans les mains du Tiers et se confier entierement à eux? Je connoitrois peux le character françois si je ne croyois pas que cela auroit fait le meilleure effet du monde. On l'auroit menagé, on auroit eu de l'indulgence pour lui, on auroit eu pitié avec son étât étant forcé de descendre en bas de son tron [de] despote, et de ne trouver de la consolation et du salut que dans ceux sur les quels il exerça son pouvoir arbitrement en les maitrisans d'un sceptre de fer. La sagesse n'exige-t-elle pas dans ce moment qu'il fasse la même chose? S'il continue à jouer le roll d'un maitre absolu il verra son peuple, lâs de souffrir, se soulever contre lui, et il sera trop foible à les opposer n'ayant autre force que les trouppes etrangeres aux quel[le]s il peut se confier, et ne pouvant pas esperer du seccours du dehors. Osera-t-il appeller l'Angleterre? Non, car il auroit à craindre qu'elle ne fasse valoir en ce moment ses anciennes pretensions. Peut-il esperer quelque chose de l'empereur? Celui n'est pas en étât de se garantir soi même des invasions de Turcs, il est moribond et son païs dans la plus grande affliction et deperissement: de façon que si aujourd'hui le Brabant, l'Hongrie et la Galicie feront des emeutes, comme il en est toujours encore menacé, c'est lui qui seroit dans une situation pire que jamais le Roi de France. Mais posons encore qu'il seroit en étât de pouvoir secourir le Roy. La politique ne pourroit jamais à celui permettre de laisser entrer dans son royeaume celui, qui fait encore dans ce moment de projets de revindiquer la Lorraine et l'Alsace. De même quel secours peut-il attendre des princes d'Allemagne? Ils manquent pour la plus grande partie du pain et de l'argent. Le Roi ne pourra leur donner ni l'un ni l'autre, et si même la politique du Prussien lui permettoit à faire quelque pas à son avantage il ne pourra sortir dans ce moment de son royaume étant entierement occupé pour la Suede et la Pologne. Qu'elle autre resource donc qu'à s'abandonner à son peuple? Mais ce pas est un peu tard. Le Tiers sentira que le Roi n'a été decidé à cela, que parce que il a été forcé. On n'aura plus de pitié avec lui et on ne le menagera plus, par contre imposera-t-on lui des conditions qui paroitront ètre dûr à un Roi de France, qui depuis Louis XI ne connoissoit plus ni loix, ni justice, ni superiorité au dessûs de lui: mais ces conditions ne seront pas dures en eux mêmes, parceque elles seront fondées sur la loix naturelle et civile, feront le peuple libre, et finiront ces anciennes plaintes et gemissements d'un sujet supprimé. Que l'Assemblée nationale exerce alors son autorité: qu'elle détronise ad interim le roi: 1mo pour exercer leur pouvoir, et 2do pour etre plus libre dans leur deliberations. Mais quand elle aura justement balancée et affermie la Constitution, qu'elle le remet[te] ensuite sur le tron avec toutes les distinctions et honeures dûes au Monarch de France. Que cela arrive je le souhaite pour le bonheur et l'agrandissement de la France. - Tu diras en parcourant cette lettre: voilà de la Kannengiessereyepour tout de bon. Tu a raison. Mais que veux tu, c'est mon cheval de bois, et j'avois du plaisir à le monter pour deux heures.
Et appresent je veux remplir ce[tte] feuille en t'apprenant, que Mr Krus et Mde la chancellière Keller m'ont fait prier que je prenne sur moi la Landschreiberei de Luggarus jusqu'à ce que leur fils sera de retour de Rome. Ayant toujours eu une predilection pour cette maison je ne pouvois pas tout-à-fait me refuser à cela, mais de cette façon que j'y voyagerois pour cette année pour voir si cela peut me convenir ou non: parce que je ne voulois pas donner de l'assurance pour l'année prochaine, ne sachant pas, si je serai encore ici ou non. Je partirois donc le 15 août pour le Syndicat, et si mes finances le permettent j'irai à Milan pour y voir mon ancien ami de Cronthal, et Beccaria l'homme la connoissance du quel je serai charmé de pouvoir faire: et de cette façon, après avoir fait pendant 3 semaines le tours des Baill[i]ages italiens je reviendrai chez moi. Porte toi toujours bien et aime comme t'aime

ton frere Meyer de Schauensee

Lucerne 1er juillet 89
[paraphe]

[sans adresse]

890701.FB-M.(AN:T1534/263)(6.8.93).(C0.1)