sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
890506
LE PERE à MAURUS

Lucerne le 6 mai 1789

Mon très cher fils!
Je dois une réponse à l'agréable votre du 8 avril derniere, par la quelle vous me marquez par un détail bien prolixe les informations que vous avez pris la peine de prendre dépuis votre retour au régiment sur le manege qu'on pourroit avoir tenté à l'égard de la place de comandant dans la compagnie de Göldlin, lorsque ce poste vint à vaquer, et que Mr. le li[e]utenant colonel en eut la nomination. Sur quoi vous me raisonnez pour et contre si diversement, que la conclusion de mon conseil, que vous me demandez là dessus, se presente de lui même de votre propre raisonnement. Mr. le colonel étant dans le cas échoant le collateur, comme je viens de dire, ne conferira sûrement point cette charge sans refflexion; ou il sera guidé par le sang de sa famille, ou par la reconnoissance, s'il en est, ou par des reccomendations imposantes, ou si vous voulez par l'interets, selon les circonstances de ses facultés: enfin toujour il se conseillera de sa propre convenance, ainsi que tout ce qu'on moline, ou qu'on specule de propositions est pour le present hors de saison, et non seulement trop prématuré, mais même, ce que je dois vous remarquer pour regle et pour maxime essentielle, peut être très dangereux de tout gâter et tout brouiller: car si l'on n'agit de concert; que vous allez d'un cotte, nous icy d'un autre, il est est [!] sûr que nous nous égarerons au point de ne jamm[a]is pouvoir parvenir au but. Il faut lesser éclore la vacance, et lo[r]sque l'occasion se presente, allors nous ne manquerons pas de prendre le fil en main, et de puiser à la sourse. Nous serons plus en même de sonder icy les inclinations, les vues, et les interêts domestique[s]; ceux qui ont de l'influance sur Mr. le colonel et qui ont même pouvoir sur lui comme attinents à sa famille, sont icy et non ailleurs; nous en connoissons les allures et tous les sentiers: nous ne manquerons d'y veiller en son temps aussitot que le cas s'en presentera. Ainsi je dois vous exhorter de vous tranquiliser là dessus, et de ne rien entreprendre sans notre prés[c]ience, pour ne pas se croiser, et rendre par là la reussite ou impossible, ou deconcerter nos vues à notre prejudice. Il faut sur tout avoir pour maxime de n'être trop confident à qui que ce fût, même à ceux qu'on crois les plus intimes amis: la triste experience dans ma propre maison m'en est caution sur cella; la facillité de confier son coeur, et d'ouvrir ses vues, nous a toûjous excité des concurrens - des brigues, des maneges, enfin la destruction de nos projets: pour q[u]oi donc se fier si legerement? Si Mr. le colonel est porté préférablement pour l'inclination de sa propre famille, il sera tout naturel, qu'il nous proposera des conditions rellatifs à cet empressement, au moyen de partager avec notre famille une fortune, qu'il peut dispenser: mais allors nous tiendrons aussi les reinnes en mains, pour guider la carriole à notre convenience, et voir clair sans y tremper, ébloui par un clinquant seduisant, le pas étant toûjours délicat, important, et interessant à chaque partie. Ce negoce ne se faira surement point ny à Paris, ni ailleurs; c'est icy, qu'il faut le maneger, et cella le plus secrettement possible. Ainsi, je vous le repette, ne soyez pas trop hâtif, confiez nous icy le soins pour votre - pour notre fortune; nous serons toûjours plus empressé pour l'avancement des notres, qu'ils ne sçauroient l'être eux même; et à la fin c'est toûjours au[x] parents qu'on s'addresse pour négocier et conclure des liens des familles. Mais quelquefoi l'on est coupé par des faux pas, et deconcerté par des intrigues romanesques, faute de confiance bien placée, et d'ouverture légere mal appliquées. L'on ne scait pas se fier avec assûrance aussi au[x] meilleurs amys, dont on ne peut être garant, qu'ils ne decèlent le secret même souvant involontairement et par megard. Je fut très mortifié, il n'y a guere, d'avoir entendu jâser de ces choses par cy par là, ce qui me faisoit bien d'apprehension. L'on a des ennemis, des jaloux, des envieux, qui sont perpetuellement en campagne pour tenter à detruir ce qu'on bâtit. Aussi au petit Schumacher ne vous fiez pas trop: aussi bon homme qu'il est, il est babillard inconsideré, et sa soeur fausse comme un chat. Enfin nous vaquerons nous veillerons, et fairons notre possible, et le Ciel, à qui nous confions uniquement notre bonnheur, decidera sur notre sort.
Dépuis hier le[s] deux demoiselles Marianna et Anna-Marie Göldlin sont partie[s] pour Brisac sous la conduite de leur oncle, Mr Zwingher[r] Balthasar. La Catharina l'ainee reste icy pour faire le mainage.
François Bernard votre frere est deja dépuis 2 semaines à Bâle chez Mr. Haas, qui s'occupent ensemble à confronter, collationer et arranger les differents oeuvres de Mr. Necker, dont il enterprend une superbe édition &c &c. Ils en font un prospectus qui parôitra en peu. Mr. le ministre a honnoré Mr. Haas à ce sujet d'une lettre de sa main.
Nous avons reçu une lettre du D[r]. Hotz à votre addresse, la quelle je l'ai ouverte dans l'illusion et l'intention d'en payer le contenu; mais voyant qu'elle ne contenoit que des avis et conseil de diete - je vous la joins icy.
Je n'ai point eu reponse au sujet de ma précedente: l'avez vous reçu? Elle étoit datée du 8 avril dernier passé.
Portez vous bien conservez votre santé à la garde du Seigneur

R. Meyer de Schauensée


A Monsieur / Monsieur Meyer de / Schauensée Officr aux / Gardes Suisses du Roy. / à Courbevoie. / près Paris.


890506.PE-M.(AN:T1534/188)(5.8.93).(CO.1+)