sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
891223-28
MAURUS A FRANZ BERNHARD

[23 - 28 décembre 1789]
le 23 Xbre 1789.

Je reviens du Théâtre de Monsieur, composé des pieces en italiens, sans contredit le plus charmant spectacle, que nous ayons en France. Deja Grétry, Champein, d'Alayrac ont infiniment perdu de leurs prix à coté d'un Cimarosa, Sacchini, Anfossi, Guglielmi, Paisiello, Cherubini. Jamais les François mettront ce feu, cette verité, cette imagination dans leurs compositions. Il n'y a que le ciel italien, qui puisse produire des choses pareilles et parvenir à ce point de charme. Il est encore à remarquer, que l'execution y est aussi belle que la composition. Quel ensemble quelque precision quelle harmonie dans l'orchèstre! Quelle pur[e]té, quelle melodie, quelle expression dans les voix! Quelle finesse, quelle intelligence, verité dans leur jeu! Si cela continue, je ne serai pas étonné qu'en peu le theatre apellé italien ne trouvera plus d'amateurs.

le 24 Xbre

C'est depuis le 15 juin la première fois que j'ai revu le roy. Mon coeur s'est ému à l'aspect de cette ame pure et bonne. Si tu a mal entendu mon ironie dans l'avant derniere lettre, je te dirai, que jamais je ne me suis repenti de cet attachment dû au souverain, caractère, qui, en sortant du coeur françois, paroit avoir passé dans toute sa force dans toutes les ames suisses. Qu'un monarque vertueux, injustement poursuivi, captive inspire de la compassion, et du devouement à sa personne!
J'ai passé la soirée chez Madame Bailly. J'ai appris chez elle, qu'il y a beaucoup de cabales, menées sourdes, intrigues basses de la part de la Commune pour faire descendre Mr: Bailly de sa place. Il est à croire, que les districts n'oublieront pas ce, qu'ils doivent à ce vértueux pere. Si Mr: Bailly a des torts, c'est [d'] avoir peut être de même le coeur trop bon, qui se laisse induire dans l'erreur aussi aisement, qu'il en revient, et d'avoir des gens, qui ambitionnent sa place.
Avant que de sortir [de] chez elle, Madame me fit cadeau de la medaille de son mari, qu'elle fit chercher exprès à la Monnoye, pendant que j'etois chez elle, la bonne dame!
J'ai passé la nuit à faire le service, qui se fait aux Tuileries comme en garnison. J'ai profité des circonstances, pour aller à la messe de minuit, où la musique étoit très belle. Je fus étonné de voir la chapelle du roy si mal composé en monde. Je viens [de] faire une seconde ronde, qui sont extremement longues: tout est illuminé crainte de surprise, toute la milice est sous les armes pour entretenir le bon ordre. Heureusment que le temps est aussi doux qu'au mois de mars. Adieu le someil m'acable, je me jette dans un fauteuil, pour me conformer aux v[o]eux de la nature.

le 25 Xbre

Ce matin on m'a raconté un joli trait d'une dame, qui étant à l'Assemblée nationale, et voyant les mouvements du clergé au moment, qu'on portoit le decret de la vente de leurs biens, s'écria:"On va raser ces Messieurs: mais s'ils remueront tant, on va les couper!"
A midy j'ai vu à la gallerie Mr: de La Fayette, qui m'y acosta aux yeux de toute la cour de la manière la plus gratieuse, m'a pris aux mains, et voulu entamer une conversation avec moi, si dans le même instant Mr: le maire ne me l'avoit pas derobé, qui lui avoit quelquechose de pressant à dire. Un des ses aide majors m'a dit ensuite, combien je ferai plaisir au général, d'aller le voir, qu'il parloit souvent de moi. Je ne sais que faire, je ne veux ni donner ombrage au colonel ni avoir l'air [d'] être indiscret à solliciter des graces. Le nouvel an peut être decidera cette question.
Vanitas vanitatum et omnia vanitas. Je vais faire une visite, où je fis connoissance avec la plus delicieuse creature, qu'il soit possible de voir au monde. En entrant je vois une mere eplorée, qui me dit, en lui en demandant la raison, que deux jours après les noces de sa fille: "Elle s'est mariée?" m'ecriai je. "Oui, mais deux jours après, la petite verrole se manifesta chez elle. Deja son corps repose dans la cimetiere." Ah, disois je à moi, si les vertus en avoient gardé la porte, elles auroient bien empeché qu'Adelaïde n'y entre."

le 26 Xbre.

J'ai revu mes anciens comissaires à la Halle, dont tu connois le nom d'Etienne de La Rivière, qui m'a fait le plaisir de diner et de passer toute une journée avec moi, chose autant plus flatteuse, qu'étant administrateur des travaux publiques, charge penible importante, et fortment repandu dans les societés il a preferé de vouer à moi sa journée entiere. Pour te donner une description precise de cet homme, je te copierai le certificat, que mes soldats m'ont prié, de composer et qu'ils ont signé tous pour marque de l'éstime qu'ils avoient tous conçu de lui pendant son administration à la Halle.
"Temoins de vos lumières, de votre loyauté, zèle, devouement pour le bien de la patrie dans des moment, où tout le monde, desesperant du salut de la capitale, et craignant pour sa propre sureté, abandonnât le timon de la Halle, et dont vous vous etiez chargé avec tant d'honneur: nous venons vous temoigner tous, combien nous avons des regrets de vous voir partir.
Dans tout autre temps, dans des temps plus heureux tout un publique libre au bruit des acclamations generales et des fleurs en main, mais n'ayant dans ce moment que sa calamité en vue, se seroit empressé, de venir à votre sortie de la Halle au devant de vous, pour vous temoigner sa reconnoissance, et pour vous délasser de tant de travail, de tant de peines, de tant de desagrements même, dont le detail merite [d'] être connu, et qui doit rendre votre nom inappreciable non seulment aux yeux de tout citoyen, mais de la posterité même, qui vous devra son existence.
Depuis tout le temps que nous nous trouvons au poste de la Halle, nous avons eu la precaution de fournir des gardes aux portes du bureau. De La Rivière n'en avoit besoin que pour le bon ordre. Il vient [de] recevoir de la part des boulangers un temoignage des plus flatteux de leur éstime et de leur satisfaction.
Que nous nous joignons à eux, tant que nous sommes soldats, composant le detachment des Gardes suisses du Roy à la Halle aux bleds. C'est pour dire que de La Rivière sera à jamais gravé dans nos coeurs."
Ce memoire fut accompagné d'une lettre, qui dans la suite me fit quelque ennemi. "Temoin moi même de vos lumières et de vos vertus, ne vous ayant quitté ni jour ni nuit, ce n'est qu'avec la plus grande satisfaction, telle enfin que vous pouvez vous [l'] imaginer vous même, que je vous envoye le memoire proposé et signé de mon detachment suisse, que j'ai l'honneur de commander, sentiments, dans lesquels vous verrez exprimé non seulment les miens mais aussi ceux de tous les bons citoyens.
Cet ecrit m'ayant été presenté, que je le signe le premier: je n'ai point jugé de ma delicatesse de m'y prêter. J'ai cru que ce beau temoignage de la part de mes soldats vous sera autant plus agreable, autant plus flatteux, qu'il fut libre, et que je n'y ais eu peu ou aucun part.
Daignez seulment le recevoir de ma main, et que cela vous serve de gage de mon estime, de mon amitié, et de mes regrets infinis de vous voir s'eloigner.- de voir Coquelin, Nouhailler s'éloigner de nous.
Ah! S'il y a eu des hommes assez capables, ou assez courageux de vous aider ou de vous remplacer dans vos fonctions penibles et au dessus [de] la force humaine, dont vous étiez accablé pendant un temps infiniment trop longue, pourquoi ne se sont ils pas fait voir qu'au moment, où l'espoir d'une abondance prochaine va faire renaitre le calme dans tous les coeurs?
Pardon mon bon ami! Si j'ai eu un moment d'humeur, ce n'est qu'à ces circonstances, qu'il faudra l'attribuer, elles, qui m'ont fait oublier, que dans ce moment je n'avois que des jolies choses à vous dire. Adieu, vous verrai je aujhourdui. Je suis tout à vous."
Je ne puis pas m'empecher de te dire un joli mot qui me fut dit pendant son administration par un boulanger. L'un se plaignant qu'il n'y avoit pas de la farine, de La Rivière repond, que les moulins ne vont pas, un troisieme replique: "Nous avons pourtant de La Rivière."
Le sort de ce galant homme étoit [de finir] par être dechiré par être calomnié comme s'étant rendu coupable des deniers publiques, qui lui ont été confiés. Le trop bon Bailly s'est laissé induire par ceux qui avoient quitté la Halle pendant l'orage, et qui dans le beau temps sont revenus, comme si cette place leurs appartenoit encore de droit. De La Rivière s'est parfaitment bien lavé des inculpations, qui lui ont été supposée, et a reçu même les temoignages les plus flatteux de la Commune ainsi que du comité de Subsistances, mais son sort, après avoir perdu son temps sa tranquillité, son bien, sa santé dans ce poste si orageux, fut [d'] être ignoré, n'en être point recompensé, et n'être connu qu'à ses amis et de ceux, qui ont été temoin de sa conduite. Bon soir.

le 27 Xbre.

Avant que de partir avec la troupe à Coubevoie: je suis allé voir Madame Bailly, pour m'informer de l'état de sa santé, qui fut altérée par toutes ces tracasseries, qu'on a voulu susciter contre son mari afin de pour le faire descendre de sa place. L'acceuil gratieux, les applaudissements generales, qui ont été prodiguées dans les districts à Mr: le maire au depit de la Commune, qui peut être pourra sauter à son tour, ne contribuéront pas peu à retablir une santé aussi pretieuse que celle de Madame Bailly.
On vient [d'] arrêter des conspirateurs, qui prodiguoient de l'or, pour corrompre la milice soldé: ils se trouvent dans le nombre des gens de distinction. Monsieur frere du Roy y ayant été inculpé comme étant à la tète de ces hommes pervers, et suspect par rapport d'un emprunt, qu'il vient [d'] ouvrir depuis peu de jours, s'est rendu hier à la Commune à l'Hôtel de Ville pour se laver de ces taches, en exposant ses raisons concernant l'emprunt, et pour exprimer ses sentiments d'egalité entre les hommes et de patriotisme. On dit, que son discours a été fort beau.
Me voici arrivé à Coubevoie. A peine arrivé on m'a voulu jouer une farce dans une maison tout près de la cazerne, où il y a une jeune Angloise avec sa mere où beaucoup de mes camarades y vont. En revenant à l'Angloise je te dirai, qu'elle est jolie, mais c'est aussi tout ce, qu'on peut dire d'elle. Mais pour reprendre mon fil, je te dirai, que j'y ai trouvé une assez jolie femme, qui jouoit tres bien au clavecin et me fit en peu beaucoup d'avance. Je causai beaucoup avec elle, et en partant j'en reçois un billet, qui n'etoit rien moins qu'un rendevous à 11 heures. Tu sens bien mon cher frere, que je n'ai pas eu grande envie de m'y trouver. Je manquoi, mais plus que je reflechis plus que je me rappelle la conduite de cette personne, que je calcule [?] sa voix, plus je me persuade, que ce soit un homme travesti en femme. On a donc de l'envie de me jouer une farce? Et bien j'y serai, mais j'espere, que je rirai le dernier.

le 28 Xbre

Aujhourdhui je fus en loge au Grand Orient de France: tu sens bien que je n'oserai te decouvrir ce, que j'y ai vu, ce qu'on y fit, ce qu'y se passa. Je reviens donc à la maison de l'Angloise, où je fus pour un moment en passant. Un homme que j'y ai vu, ne me laisse plus aucune doute, que c'est lui qui ait été la femme travestie. Sans faire semblant de rien, j'ai pris la mine de m'interesser beaucoup pour cette dame, et de la prendre à coeur. Comme la mine va sauter ce soir, et que la poste part, tu en saura l'issue une autre fois.
Actuellment un petit mot de ta dernière lettre. Il est donc bien vrai, qu'il n'y [a] plus de bon sens à l'Hôtel de Ville! Quelle infamie que l'état - n'en disons plus mot, c'est un temps perdu. Ta nouvelle de Crauer me fit la plus grande sensation. Ays bien soin, que son retablissment s'opère en peu parfaitment bien. Johannes in deserto. Ce qui regarde le ruban de Mr: Bailly, je te dirai, que dans le fond cela n'est pas un ordre. Mais il fut après moi donné par lui à 3 ou quatre des gens, qui se sont distingués par de belles actions. Je demandai au colonel que je puisse [le] porter, chose qui me fut accordé à l'exception à la garde du roy. D'ailleurs mon uniforme me met audessus de tout soupçon de ce coté là.
A propos, comment va Pfyffer le jeune? Ecris moi de même si Mr: Haas a regulierment reçu mes reponses. Je ne sais, à quoi il est. Hell est parti: de sorte que le fil par là est coupé.
Adieu

[sans signature]


A Monsieur / Mr Meyer de Schau- / -ensée le fils. / A Lucerne en / Suisse

Original: AELU PA 799 / 16'684.
891223-28.M-FB.(LU:PA799/16684)(11.9.94).(CO.2)