|
Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
891218 MAURUS A FRANZ BERNHARD
Courb[evoie] le 18 Xbr.[1789]
Je m'empresse à te repondre mon très chèr frere
à ta dernière lettre. C'est avec la même
satisfaction, que je te fais part, que nos compagnies particulierment la mienne
se conduisent bien, et que la lettre du Canton n'a troublé en aucun sens
la paix, dont nous j[o]uissons. C'est, comme je t'ai dit, en tachant
dans mon discours de n'y inculper que quelques individus, qui en s'ecartant de
leurs devoirs, ou se laissant induire par d'autres, peuvent avoir merité
le juste ressentiment de Nosseigneurs. Mais pour le peu, que cette affaire
auroit eu de suite, j'aurai[s] suivi ton conseil, et je me serai[s] mis à
la tete de la reclamation de la part des Lucernois, chose autant plus
necessaire, que le soldat pouvoit s'imaginer, que le rapport, qui leurs a
été fait, étoit mon ouvrage. Je voudrois actuellment encore
savoir s'il est vrai, que le Canton fut assez bas, assez vil, assez stupide,
à écrire au colonel, pour le prier, que le capitaine Durler
qui paye annuellment 3000 # à son beaupere, soit dechargé de la
moitié, qui sera mise ensuite sur la compagnie du feu capitaine
Reding, c'est à dire pour celui, qui l'obtiendra? Malgré
que je connois notre regime, j'ai bien de peines, à croire des choses
pareilles.
Revenons à present, pour suivre ta lettre, à moi en
ce, qui concerne la croix. Il me semble, qu'à juger de ma conduite, ne
faisant point ma cour à de La Fayette, pour que je n'ais l'air, ni
de quêter chez lui, ni de faire de nouvelles demarches chez mon colonel,
tu vois, que je ne la desire pas à un point, que cela puisse porter la
moindre atteinte à la reputation, dont je me vois comblés par mes
succès. Si en tout temps j'ai suivi tes
conseils, ce sera là peut être la première fois, que je m'en
écarte. Je n'en parlerai ni à Mr: Bailly ni à
Fayette de cela, pour eviter toute apparence d'indiscretion, à
moins que le dernier, en allant le voir pour le nouvel an, ne m'en
parle, alors il ne sera point deplacé, de lui ouvrir
absolument mon coeur, et de l'instruire de tout ce, qui se passa. Et pour te
prouver enfin, que tous ces obstacles ne me donnent aucun degout aucun
refroidis[se]ment pour accomplir mes devoirs que mon état m'impose, je te
dirai, que je ne quitte point le soldat, et que c'est pour le maintenir dans la
discipline dans le bon ordre, dans l'obeissance, que depuis 15 jours je n'ai vu
ni Paris, ni mes patrons, que j'ai l'honneur d'y compter. C'est même dans
les details les plus exactes, les plus minutieux, que je descends, afin pour
donner aux notres l'exemple de l'observation la plus exacte du service.
D'ailleurs s'il ne s'agit à la fin, que d'une decoration je crois, que
celle, dont je fus revetue par le maire au nom de la Ville de Paris, et que j'ai
toujours eu grand soin de porter, peut bien me tenir lieu de la croix, cette
derniere n'étant pour la plupart que la preuve de l'acomplissment de 20
ans de service, la premiere celle, d'avoir fait des belles et dignes
actions.
J'aurois eu bien de consolation d'avoir mon frère
Leger avec moi, dont tu me dis, qu'il a pris le partie, de
porter le collet. Ce ne sera point pour avoir une bonne cure ou canonicat, qu'il
aura choisi cet état, moyennant de quoi il se peut, qu'il se voit
trompé un jour, en cas qu'il arrivera, que les rayons de
l'Assemblée nationale s'étendront jusqu'à nous, et qu'on
confisquera les biens ecclesiastiques non pas au profit de la nation, mais de
quelques individus. Quant à toi mon cher frère, je ne puis pas te
dissimuler, quelle en seroit ma satisfaction, si j'avois le bonheur de te
posseder ici, de profiter de tes lumières, et de prendre tes conseils,
dont j'aurois eu besoin en bien d'occasions. D'un autre coté il est vrai,
que cette idée te doit rebuter, c'est à dire de commencer à
ton âge une nouvelle carrière et de te voir à la suite d'un
tas d'enfans ou d'imbecilles, inconvenient, auquel le capitaine
Pfyffer a pourtant dû se faire. Il faut reflechir, que
par ce moyen et par les moyens de tes talents tu verras mes connoissances, tu
t'y rendras agreable, et que cela te menera à la fin, ou à une
place lucratif dans le civil, ou à une femme aimable et riche, peut
être à tous les deux. Qu'en dis tu, si je sollicitois une place
evalouée à peu près à 1000 ecus ou au dessus
même à Mr: Bailly, qui pour le peu, que cela pourra se
faire, s'y pretera certainment avec plaisir? Cela vaudroit en tout sens mieux,
que ton inaction, à laquelle un pays insensible à tout merite te
condamne. Ce point, à ce qui me paroit, merite quelque reflexion au moins
ton avis là dessus.
Je reviens au jeune Pfyffer,
autant que son état m'afflige, dans lequel il se trouve, pour avoir vecu
trop tôt, autant il me fut doux, d'apprendre que notre cher pere
Crauer s'est relevé de sa maladie, dont j'ignorois heureusment le
danger, qui m'auroit mis hors de moi même. Si tu le vois, l'assures de ma
part, combien je prenne interêt à tout ce qui le regarde, et
qu'à la première occasion je ne manquerai point à lui
êcrire, ainsi qu'à mon cher Pere.
Je reviens de
l'Assemblée nationale, où il fut question de l'armée par
consequent de même des Suisses. Mr: Dubois de
Crancé en parlant de nous a dit: "Que c'étoit du
plus grand interêt de nous conserver tels, que nous sommes, et que le roy
soit prié, de renouveller non seulment la capitulation mais l'alliance
même au nom de la nation. Qu'il faut faire attention, que si nous
étions congediés, nous nous rejetterions chez les puissances
voisines, donc qu'il n'y avoit qu'à choisir
entre deux, ou à nous avoir pour amis ou ennemis. Le dernier point sur le
quel il s'est fortment appuyé en notre faveur c'etoit la frontiere depuis
la Franche Comté jusqu'aux Pyrenées, que notre
alliance met à l'abri de toute invasion par consequent epargne des sommes
immenses à la nation, ne fut ce, que pour elever des forts et y
entretenir des troupes considerables si l'alliance ne subsistoit plus. En
parlant ensuite de l'armée, et en relevant les fautes de l'ancien
régime, principalment sur tout ce qui regardoit l'espece, qu'on choisit,
pour être soldat, il fut de l'avis, qu'elle soit cassée
brisée, n'étant composée, dans ce moment, que d'un tas de
libertins, de revoltés, et de brigands. A ces mots tout ce qu'il y a eu
de militaire dans la salle se jetta sur lui avec des imprecations, qui ont
interrompu l'orateur. De tout part on cria, qu'il payera ce propos de sa vie,
quelqu'un s'avisa même, de le jetter en bas de la tribune, si on ne
l'avoit pas empeché, d'executer son dessein. Enfin il
fut question si Mr: Dubois continuera ou descendra. La majorité fut qu'il
continuera. Alors les militaires se sont retirés, et Mr Dubois a
proposé son plan, que l'armée, mise à 150'000 hommes en
temps de paix, à l'avenir ne soit composée que des trouppes
citoyennes, c'est à dire, que tout individus né en France, sera
obligé de porter les armes pendant quelque temps pour la deffense de la
patrie, ce qu'on apelle la conscription, le seul moyen, suivant lui, pour avoir
des soldats citoyens, et des citoyens soldats, de maintenir la liberté du
pays, et d'eviter l'inconvenient, que le sort de la France soit en temps de
guerre confié à des gens, que la debauche ou le libertinage seul a
engagé, à se faire soldat." Tu sens bien combien ce
projet si sage dans le fond sera debattu par les aristocrates, un projet, qui en
donnant toute son energie à la nation, depouillera le roy du peu
d'autorité, qui lui restoit encore [, de façon
(?)] que le descendant d'un Henri 4tre Louis XIV Louis XV, ne
sera plus qu'un individus, auquel on donne de grace une 30taine de millions pour
representer un chef sans pouvoir, place qui dans la suite comme trop couteuse et
superflue pourra bien etre reformée. Pour s'y opposer quels sont les
moyens, quel[le]s sont les machines, que dans cette occasion on ne fera jouer,
pour faire avorter ce plan? Je m'attends à une derniere
révolution, qui decidera, peut être, ou si le roy reprendra son
autorité, ou mourera un jour en simple particulier. Adieu porte
toi bien mon cher frere.
[sans signature, mais avec paraphe]
A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée le fils / A
Lucerne / en Suisse.
Original: AELU PA 799 / 16684.
891218.M-FB.(LU:PA799/16684)(8.9.94).(CO.1)