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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
891020?-1103? MAURUS à FRANZ BERNHARD
Versailles. [Sans date, mais deuxième moitié d'octobre ou début novembre1789]
Je viens [de] recevoir ta chère lettre, ainsi que celle de mon cher
père, avec cette satisfaction, que vous pouvez bien vous imaginer toutes
les fois, que j'ai de vos bonnes nouvelles. Il est essentiel que je justifie
notre conduite touchant [la nuit] entre le 5 ou 6 de ce mois, mon pere m'ayant
demandé quelque eclaircissment là dessus. Tandis donc qu'il y
avoit le moindre danger pour la personne du roy, nous n'avons point
quitté la cour du chateau. Le Roy ayant signé à une heure
du matin tout ce, qu'on lui proposa de la part de la Ville, deja une partie de
la milice de Paris rebroussa chemin, d'autres furent logés chez la
bourgeoisie de Versailles, nos lits aux écuries ayant été
pris de même; et le colonel, voyant que tout étoit fini, le monde
content satisfait tranquille, aucun de nous ne s'attendant à rien moins
qu'à un[e] catastrophe, duquel jamais on ne crut capable un coeur
françois, on nous ordonnat jusqu'à la garde ordinaire, de nous
retirer au quartier. Mais je pose encore, que nous ayons passé la nuit
entière sur le pavet; à quoi est ce, que nous aurions servi? Qu'on
reflechisse, que nous n'avions pas de canons; qu'à deux reprises le roy
nous ordonna de ne point faire feu sur son peuple, ce qui liait absolument nos
mains, et glaçat notre ardeur. Nous avions à peu près
30'000 ames contre nous, venus avec 40 pieces de canon de Paris, dont les
dèrniers étoi[en]t braqués, et chargés à
mitrailles contre nous vis à vis le pavillon du Roy même. De toutes
les troupes il n'y a que 300 gardes du corps, qui auroient fait leur devoir.
Flandre et les dragons auroi[en]t tirés eux mêmes sur nous au
premier coup de feu, qui seroit parti de nous. C'est ensuite à six heures
du matin, que la boucherie au chateau commença. Ce n'etoi[en]t pas des
brigands seuls, mais la milice même, jointe aux poisssardes, qui y prenoit
part. Il auroit été impossible de retenir notre troupe, à
rester spectateur tranquille de tant d'horreurs, de sorte que si la fusillade
avoit commencée, non seulment nous aurions été tous
hachés en pieces sans servir à rien, mais la vie du roy et de la
famille royale n'auroit point été à l'abris de la fureur
populaire. C'estoit bien le projet, qu'à ce, qu'on dit, le duc
d'Orléans a eu. Le roy n'ayant point voulu s'en aller à
Compiègne ou Metz, dans le temps, qu'il pouvoit le faire, il est tout
naturel, que ses troupes qui etoient resolues de deffendre sa vie, sa
liberté, l'honneur de la couronne jusqu'à leur dernière
goutte de leur sang soient dans la suite l'objet de la haine et de la vengeance
d'un public, dont la fureur, excitée par des libelles infames, ne connoit
plus de bornes. Convenons mon cher frère, que ce n'est, que la
Providence, qui tira notre régiment avec honneur de tant de mauvais pas
où nous avons manqué de perir tous. Il est encore à
remarquer que la conduite des gardes du corps n'étoit point si
reprochable, comme on te l'a depeint, car il est constant aujhourdhui, qu'il n'y
a pas eu un coup de fusil de parti de ce corps là: je me remets au
temoignage de la bourgeoisie de Versailles même. Un forcené, ayant
voulu forcer la ligne avec une pique, ayant même maltraité le
cheval d'un garde du corps, qui voulu l'empecher, alors Mr: de La
Savonnière, epris par un peu de vin, est sorti de la ligne, et lui
donna un coup de sabre, qui l'a blessé. A l'instant un sentinelle au
corps de garde des anciens Gardes françoises fait feu sur Mr: de La
Savonnière et lui fracasse le bras. Il est sûr, que si les gardes
du corps du roy avoi[en]t été animé d'un esprit de
vengence, ils auroient balayé tout ce corps de garde composé de la
milice de Versailles. Après avoir resté encore quelque temps en
ligne sur la place d'armes, le roy leur ordonna de rentrer dans la cour du
chateau. C'etoit à 10 heure du soir. En partant, ils ont
été hués de la canaille, et plus de 30 coups de fusil ont
été tout [d'] un coup laché à leur dos, dont il y a
eu plusieurs chevaux de tués, et deux gardes du corps legerment
blessés. Vous savez ce qui est arrivé le lendemain à 6
heure à ceux, qui faisoi[en]t le service chez le roy, les autres ayant
pris le large à trois heure du matin pour se soustraire à la
fureur populaire.
Passons nous de là à l'affaire de Mr:
Besenwald, qui dans ce moment a été transporté à
Paris, où le Châtelet doit lui informer sa procedure. Je fus
à l'Assemblée au moment, qu'il etoit question de lui. C'est avec
plaisir que j'ai vu le duc de Liancourt vouloir se mettre en caution pour
que Mr: Besenwald soit relaché sur le champ. Le duc de Luines pris
après lui la parole disant, qu'il avoit eu l'honneur [d'] être 8
ans sous les ordres de ce lieutenant-général, que Mr: Besenwald
n'étoit connu à l'armée que par l'honneur et la
bonté, et si Paris vouloit se ressouvenir de tous les soins que Mr:
Besenwald s'etoit donnés pour l'approvisionnment de Paris, jamais elle ne
pourra lui temoigner trop de reconnoissance. Dans toute la procedure il n'y a
rien, qu'on puisse imputer au baron de Besenwald, qu'une lettre qu'il avoit
ecrite à Mr: de Launey, d'user de tous les moyens, pour repousser
les brigands, qui à ce que Mr: Puget major à la Bastille lui avoit
mandé, s'étoient presentés un jour auparavant, c'est
à dire le 13 juillet. D'ailleurs, qui est ce, qui donna le projet
d'attaquer la Bastille? Est ce la Commune de Paris, qui somma Mr: de Launey,
à lui rendre la place? Posons nous encore, la Commune de Paris; de Launey
auroit pu repondre: "Paris n'est point la nation; sans trahir mes devoirs, je ne
puis pas vous rendre une place, qui est de la plus grande importance pour le
roy, qui m'en a confié le commandement. C'étoit donc effectivement
une horde d'effrenés de brigands et de gardes françoises, que le
Palais-Royal y envoya; et il fallut toute l'incapacité du gouverneur,
pour que cette place soit prise. Q[u]oique que Mr: de Mirabeau n'est point ami
des Suisses, il a proposé, après que les contestations des Cantons
de Berne de Soleure, Lucerne, Zurich ont été lues, qu'il soit
établi un comité composé d'autant de Suisses que de
François, et que si le baron de Besenwald etoit coupable de crime [de]
leze nation, s'il avoit pu compromettre l'honneur suisse, troubler la bonne
harmonie qui subsiste entre ces deux nations depuis des siecles, que les Suisses
de même n'auront rien de plus fortment à coeur, que de le
poursuivre avec la derniere rigueur. J'ai vu le moment, où Mr: Besenwald
alloit être relaché sans quelque demagogue, qui a pris la parole et
rapellà à l'Assemblée nationale le decret du 13, qui
declaroit les ministres et les principaux agents du pouvoir executif responsable
des malheurs à présent et de l'avenir. Il étoit tard, tout
le monde filoit peu à peu, et ceux, qui y resterent décreterent
Mr: de Besenwald à être interrogé par le Châtelet de
Paris.
Le même soir on me demandoit ce que je pensois de ce jugement,
alors c'est en plaisantant mais d'une manière grave, que j'ai tiré
un papier de ma poche, comme si j'étois chargé de quelque
comission, et j'ai lu devant quelques uns de mes amis de cette assemblée
"que le Corps helvétique, en attendant que son manifeste va paroitre,
declare à la ville de Paris ainsi qu'à l'Assemblée
nationale, qu'il ne pourra regarder la procedure, qui doit être
instruite au baron de Besenwald par le Châtelet de Paris, que comme une
infraction des traités, qui subsiste[nt] entre la France et la Suisse.
Que si dans une émeute populaire, ou de quelque manière que cela
soit que le baron de Besenwald soit insulté, que le Corps
helvétique ne negligera aucun moyen, que la providence a mis entre ses
mains pour en tirer la plus éclatante satisfaction." Voici ce que nos
ancêtres dans une pareille circonstance peut être auroi[en]t fait.
Mais nous ne sommes plus dans le temps de Decius et d'Emile.
Tu saura
de même que la loi martiale fut arrêté, sanctionné
sans qu'on a pu venir à bout, de la promulquer jusqu'à
présent, des districts y ayant mis opposition, et les faubourgs, à
ce, qu'on m'a dit, ayant menacé de pendre tous ceux, qui se trouveront
à l'Hôtel de Ville, et de déchirer le drapeau rouge aussitot
qu'il y sera arboré. Ce qui determina cette loi, c'étoit au sujet
de ce malheureux boulanger, nommé François, qui perit d'une
maniere si tragique, victime d'une populace sans moeurs, sans frein, et sans
relligion. Ce qu'il y avoit de plus infame, c'est que la garde à
l'Hôtel de Ville, malgré l'ordre de l'officier major, n'a pas voulu
s'opposer, que ce malheureux ne soit pas pendu à la lanterne,
nommée la patriotique, par une centaine de crapule tout au plus.
Après qu'il fut descendu, un garde national lui trancha la tête,
qu'on a eu l'atrocité de presenter ensuite à sa femme grosse de 5
mois, qui en a manqué de perir. Ce qui me met encore plus en peine,
c'est, que j'étois lié très fortment avec lui.
C'étoit un homme doux, honnête, d'une bonne figure, intelligent et
agé de 24 ans. Non seulment il ne fut point coupable, mais il a fait
dépuis un an de si geneureux sacrifices, qu'il auroit merité des
recompenses publiques. C'est dépuis peu, que j'étois exprès
à voir la veuve, que je connois de même, et à laquelle le
roy ainsi que la reine ont fait remettre 6000 # pour continuer sa boutique, lui
promettant en outre de tenir son enfant sur le baptême.
Comme nous
parlons de boulangers, il faut que je te dise, que ce corps m'a envoyé
des deputés, qui disoient, que c'étoit, pour aller me voir.
Pendant que nous étions occupés à bien manger [et] à
boire, on me presente du tabac d'une tabatière d'or, où il y a en
bas relief une épée nue, un drapeau, et le bonnet de la
liberté. Tu sens bien, que la curiosité m'a engagé pour
regarder cette tabatière. Voulant la rendre ensuite, on n'a point voulu
la reprendre disant, que c'étoit un cadeau que le corps m'en faisoit,
trop heureux s'ils pouvoient me donner quelquechoses qui puisse egaler les
services que je leur ai rendus, les sentiments dont ils étoient
penetrés, qu'il n'y avoit pas un de leurs confrères qui n'avouet,
que c'etoit à mes soins à ma conduite, qu'il devoit son existence.
J'espère que ma chère mère ne se refusera pas d'accepter
à mon retour en Suisse un aussi beau cadeau que cela. Ce qui me confirme
dans la bonne idée, que les boulangers ont de moi, c'est que depuis mon
depart tout y va mal: plus d'ordre à la Halle, plus de police, les
officiers qui y sont, gens sans talent, y étant traités
de la manière la plus indigne au point, qu'après leur avoir fait
subir les traitement les plus mauvais, on en a voulu pendre un ces jours
passés. Je remarque de même que non seulment le public ne s'est
point refroidi sur mon compte, qu'au contraire on me traite par tout avec la
plus grande distinction. C'est dépuis peu, ayant descendu la garde de
Versailles pour 8 jours, que j'ai eu l'honneur à diner avec Mr: Bailly,
qui ainsi que Madame me traitent absolument de fils. C'est sur tout la derniere
qui a eu la bonté de m'écrire pendant, que j'étois de
garde. En voici à peu près le contenu d'un original, que je garde
soigneusment. "Je suis bien faché que vous soyez monté la garde
à Versailles. Je me suis rejouis, de faire bien de fois societé
avec vous. Mais j'espere, que cela ne sera qu'un temps.
J'ai fait part de
votre lettre à Mr: le maire, qui sur le champ a écrit de nouveau
à Mr: le comte d'Affry, pour qu'il vous fasse avoir la croix de
Saint-Louis, que vous meritez. Soyez convaincu, que mon mari ne negligera aucune
démarche pour vous faire obtenir ce que vous desirez, et si cela ne
reusissoit pas, lui ainsi que moi en auront un vrai chagrin. Jamais Mr: le maire
[n'] oubliera ni les services que vous avez rendu à la capitale, ni le
zele patriotique, que vous avez mis dans toutes les operations dont vous avez
été chargé. J'ai l'honneur d'etre etc." En
consequence de cela j'ai envoyé un memoire fort, que je te pourrai
envoyer un jour, si j'aurai le temps de le copier, à Mr: d'Affry. Et
quelques jours après je fus aller le voir. On m'annonce, j'y entre, et je
le trouve avec son fils et avec quelques autres capitaines du régiment.
Alors il m'a fait asseoir à coté de lui, et m'a dit: qu'il avoit
lu mon memoire, mais qu'il n'en avoit eu besoin pour être convaincu, que
je sois un de plus braves officiers de l'armée. Qu'il étoit
instruit de tout. Qu'il avoit parlé ce matin avec Mr: Bailly au sujet de
sa lettre; que mon peu de temps de service ne permettoit pas de penser à
la croix, mais qu'il sentoit de même, que des actions telles que les
miennes n'étoient pas faites pour être payé avec de
l'argeant; qu'il me conseille de ne pousser pas les choses plus loin, concernant
la croix, en me reposant entièrment sur lui; qu'il ne m'oubliera pas au
premier travail, qui se fera, où il fera lui même son
rapport au roy de ma conduite; qu'il ne vouloit pas me dire ce qu'il
m'avoit reservé, mais qu'assurement je ne serai point mécontent de
lui. Et si en cas il venoit à mourir, étant vieux, que son fils
présent-là, et Maillardoz n'oublieront jamais les services, que
j'ai rendu au corps, et suivront ses intentions. Il finit par me dire, qu'il
avoit insinué à Mr: Bailly, qui lui marqua, combien il desireroit,
à me temoigner sa satisfaction et les obligations de la Commune: ou qu'on
me fasse cadeau ou d'une medaille d'or, ou d'une épée, qui sera
suivi alors d'un certificat bien honorable.
Le ton amical, avec lequel il me
parla, sa mine, sa vieillesse, je ne puis pas te cacher, que j'en fus
ému, et [moi] qui un moment auparavant étois resolu ou de
quitter, ou de parvenir à ce qui m'etois dû, je finis par lui dire,
que c'étoit à lui, que je me remettoit, et quoique ce soit Mrs
Bailly et Fayette, qui m'avoient proposé la croix, que je ne pousserai
point les choses plus loin.
Il faut faire reflexion, que sans me heurter
contre Mr: Bailly ou passer pour être très indiscret, je ne pouvois
pas aller là plus loin. C'étoit fort malhe[u]reux, que Mr: Bailly
s'étoit adressé pour la seconde fois au colonel, au lieu de
s'adresser au ministre. Cela n'empeche pas Mr: de La Fayette d'executer ses
bonnes intentions, quand il en a pour moi, autant de plus, qu'il ne
faudroit dans ce moment qu'une parole de sa part, adressée directement au
Roy, pour me faire obtenir la croix. Je me suis deux fois presenté chez
lui, sans avoir eu l'honneur de le trouver chez lui. Mais je crois,
qu'après avoir obtenu ses souffrages par mes services, après lui
avoir écrit une lettre, dont je te fis part, mais sur quoi je n'ai pas eu
de reponse vu à la fin les affaires, dont il est chargés jour et
nuit, que je ne lui ai plus rien à dire, si ce n'est pas son coeur, des
sentiments, qui parlent chez lui en ma faveur. D'ailleurs j'ose bien te dire,
que j'ai encore trop bonne opinion de moi, pour mendier la croix de Saint-Louis
ou de l'obtenir d'une manière, que cela porte la moindre atteinte
à ma reputation. Car je t'assure, si j'allois dire aux boulangers, qu'on
me refuse la croix, et si je me donnois la peine, de les aiguiller un peu, ils
seroient assez enthousiastes, gens d'ailleurs capables à tout, d'aller la
demander directement à sa majesté, et d'entrainer tout le quartier
de la Halle avec eux à leur suite.
Il y a encore un chemin ouvert,
pour moi. Quand il sera question à l'Hôtel de Ville, de me
temoigner de sa part de la satisfaction et de me faire donner un petit souvenir:
alors il y aura certainment des électeurs de mes meilleurs amis, qui y
joindront, que Mr: de La Fayette soit prié, de recommander un officier si
distingué au Roy
Mais c'est déja parler trop longue
temps de moi, quand il s'agit des affaires plus importantes, des affaires de
l'etat. A quoi donc aboutira à la fin toute cette révolution?
Quand verrons nous arriver ce moment trop longue temps desiré, de voir
renaitre la paix, l'ordre, et l'abondance? De tous cotés des nouvelles
orages se forment contre la France. On dit que le Dauphiné
s'assemble d'une manière, que cela fasse craindre, ou de la guerre
civile, ou un démembrement de cette province de la couronne. Le
Languedoc vient [de] casser tout ce que l'Assemblée nationale a fait
jusqu'à ce moment, en rapellant ses deputés. La Normandie est
prête à marcher au premier signal. Déja des cocardes
blanches reparoissent dans les provinces et tout nous annonce un nouveau
boulversement plus funeste plus decisive et plus sanglant, que le premier. Tu
sais de quelle manière l'empereur vient [d'] étriller le Turc. Je
ne serai pas étonné si, effrayé par des succès si
complets, le Turc vaincu ne fasse pas la paix, et que le primtemps prochain nous
verront l'étendard autrichien au coeur de la France, soutenu en outre par
une armée espagnole et savoyarde. Qu'est ce, que nous opposerons à
des forces si formidables? Une armée incomplète, depourvue de
tout, sans discipline, fruit et le travail de tant de siecles et qui fut perdue
au bout de 24 heures, plus de credit, plus d'honneur, point de
généraux. C'est à ce point que des cabales infames de la
cour, l'ambition criminelle du duc d'Orléans, et les inconsequences de
l'Assemblée nationale ont reduit le plus beau de tous les royaumes!
Depuis le palais du Roy jusqu'au dernier hameau tout est en fermentation. Les
maux que l'Assemblée nationale avoit à réparer
n'étoi[en]t rien en comparaison de ceux, sous les quels nous gemissons.
Quel spectacle offret elle aux nations, à la posterité, aux
siecles à venir? Un Roy captivs, sans pouvoir, avili, une nation sans
loix, sans liberté, sans constitution, un peuple sans frein sans
moeurs sans relligion. On est reduit à deffendre aux provinces
à s'assembler. Au lieu de deliberer, ces dieux de la France se
combatte[nt] les uns les autres. Je dis, je le repete, de tous les despotismes
le plus terrible est celui, qui prends la marque de la liberté.
En
t'entretenant des nouveautés je te dirai que le bien du clergé a
été decreté entierment au profit de la nation. on l'evaloue
à 2 milliards 9'000'000 #. C'est comme je te dis decreté, mais
l'execution en pourra être difficiles dans quelques provinces, notament en
Flandre et Alsace.
Il faut que je te dise encore quelque chose du
régiment où il y a eu un moment d'indiscipline bien forte à
la verité, mais qui à ce que j'éspere n'aura pas de suite.
Un homme de ma compagnie avoit cassé par malice quelquechose du moulin,
qu'on avoit destiné pour le régiment en cas de disette, que nous
avons plus que jamais à redouter. Il en fut mis au cachot au pain et
à l'eau jusqu'à ce que le dégat, qu'il causa, fut
payé. Il fut ensuite chassé par les verges et congedié avec
un congé jaune. On a manqué de faire mêner cet
homme-là hors de l'Isle de France par la marechaussée, de sorte
qu'il est allé à Paris à la garde du roy à se
plaindre des injustices, qu'on lui avoit faites, et a monté la tête
aux soldats, au point qu'une trentaine ont voulu venir à Courbevoie pour
se venger du commandant Zimmermann. Le capitaine Diesbach les appaisa, et
fis rentrer les soldats. En descendant la garde, revenant au quartier ils ont
voulu executer un projet, aussi noir et deshonorant tout le corps, que celui,
d'assommer le commandant, qu'on fit partir à temps pour Paris.
Malheureusment qu'il n y a eu que des jeunes gens d'officiers à la
cazerne, qui n'ont pas eu assez d'énergie pour savoir s'y prendre dans un
moment comme celui c'y. Ma compagnie n'ayant point voulu y prendre part, est mal
vu dans ce moment. N'importe, j'en suis si enchanté, que je suis
sûr, s'il arrive encore des ces histoires-là, qu'elle fera
bien son devoir. Elle m'aime, et si je lui ordonnerai [de] faire feu, je serai
bien obei. Le fond du corps est assez bien monté, il n'y a que quelques
uns gagnés par l'argeant, et excités par des ennemis, des
envieux, des jaloux, dont on ne doit point hesiter à s'en défaire,
ou de les poursuivre avec la dernière rigueur. Je connois le soldat, je
l'ai étudié, et j'ai vu qu'il ne faut que quelques mauvais sujets,
qu'on a la foiblesse de menager, pour perdre tout un corps. Point d'injustice
mais de même point de grace, tel est mon énigme, et que je
saurai soutenir en toute occasion au peril de ma vie.
Si j'avois eu
l'honneur de commander le régiment, je n'aurois point
éloigné Mr: de Zimmermann, je n'aurois point eu la foiblesse
d'exhorter le soldat à être sage, à avoir à coeur
l'honneur de la nation, au lieu de le blâmer avec la dernière
force, et de promettre cents ecus à celui, qui en découvrira
l'auteur. On n'auroit point eu l'hardiesse le lendemain, à faire une
reclamation de 500'000 # à la caisse. Tel etoit le projet de quelques
individus, qu'ils ont voulu faire signer par les compagnies, mais n'ayant pa[s]
trouvé le monde bien disposé pour celà, le plan fut
abandonné. Je me recrie encore, et je me recrierai sans cesse. Il faut
des punitions, de la vigueur, de l'énergie. Je viens [de] demander au
major de m'en retourner à Courbevoie pour être avec ma compagnie
suivant l'intention de mon capitain auquel tu dira bien de choses de ma
part.
Il est encore très fortment question, de mettre le
régiment à Paris à l'Ecole militaire. C'est ce, que j'ai
entendu dire dernierment que je fus à l'Hôtel de Ville. Dans ce
moment il a beaucoup de confiance en nous, et croit, que dans un moment
d'émeute il fera bien son devoir, mais que vu l'eloignement des cazernes
nous ne pourrions pas être d'un secours effectif dans un moment de
crise. Quelqu'un m'ayant dit alors, que s'il s'agissoit d'un coup de
fusil, que je puisse compter, que je n'y serai pas oublié, "C'est de
droit, lui repondis je, que j'y pretends." Voici donc une nouvelle
carrière, qui s'ouvre à l'honneur à mes devoirs. Je le
crois, je l'espère, je me le flatte que Mr. de La Fayette, sous les
ordres duquel je me trouve dans ce moment, m'employera, à me faire
valoir, et s'il y a un poste d'honneur pour le régiment, que c'est
à moi, qu'il sera assigné. Il est temps à faire voir, que
les sentiments le courage et l'énergie de nos ancetres ne sont pas encore
éteints dans tous coeurs suisses: que nous ne vivons que pour l'honneur,
mais que sans honneur la vie n'a pas de charmes pour nous. Tels sont les
sentiments que j'inspire sans cesse au soldat, qui m'éstime, qui m'aime,
qui m'écoute, en lui faisant voir le precepice, au bord duquel il se
trouve, quand il se laissera abuser de ceux, au[x]quels notre conduite, la
conservation du corps, l'honneur de la nation est une épine dans les
yeux, et qui mettent tout en oeuvre, pour fletrir nos lauriers.
Voici donc
bien de choses mon cher frere! Si je n'avois pas été en detachment
contre des brigands, qui devoient arriver du coté de Marly, mais
dont nous n'avons decouvert aucunes traces, tu aurois reçu cette
lettre par la poste de Bâle.
Je suis à la veille d'avancer,
ecris moi, comment est ce que mon frere Leger s'y prendra, quand on me l'enverra
dans un moment comme celui[-ci]. Le chanoine n'auroit il pas par hazard d'envie
de changer d'habit? On dit que Charles Baptiste Pfyffer veut absolument
retirer son fils, cela seroit l'occasion de placer deux freres à la
fois.
Je n'oublierai pas de te dire quelque chose du jeune Pfyffer, qui
ayant été longue temps malade, va changer de l'air à
Lucerne. Il ne manque pas d'esprit naturel. Malhereusment il a eu
l'éducation dans ce pays c'y: et il paroit qu'il est un peu foible de
caracter. Si tu lui puisse rendre service, donner des conseils, je m'interesse
à ce jeune homme, dont je fus chargé par le major depuis le mois
de mai. Nos amis Mohr, Ruttimann [et les frères] Crauer comment
vont ils? Vale valeto.
[sans signature]
A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée le fils / a
Lucerne / en Suisse.
Original: AELU PA 799 / 16684.
891020?-1103?M-FB.(AELU:PA799/16684).(28.11.93).(CO.1)