sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
891020?-1103?
MAURUS à FRANZ BERNHARD

Versailles. [Sans date, mais deuxième moitié d'octobre ou début novembre1789]

Je viens [de] recevoir ta chère lettre, ainsi que celle de mon cher père, avec cette satisfaction, que vous pouvez bien vous imaginer toutes les fois, que j'ai de vos bonnes nouvelles. Il est essentiel que je justifie notre conduite touchant [la nuit] entre le 5 ou 6 de ce mois, mon pere m'ayant demandé quelque eclaircissment là dessus. Tandis donc qu'il y avoit le moindre danger pour la personne du roy, nous n'avons point quitté la cour du chateau. Le Roy ayant signé à une heure du matin tout ce, qu'on lui proposa de la part de la Ville, deja une partie de la milice de Paris rebroussa chemin, d'autres furent logés chez la bourgeoisie de Versailles, nos lits aux écuries ayant été pris de même; et le colonel, voyant que tout étoit fini, le monde content satisfait tranquille, aucun de nous ne s'attendant à rien moins qu'à un[e] catastrophe, duquel jamais on ne crut capable un coeur françois, on nous ordonnat jusqu'à la garde ordinaire, de nous retirer au quartier. Mais je pose encore, que nous ayons passé la nuit entière sur le pavet; à quoi est ce, que nous aurions servi? Qu'on reflechisse, que nous n'avions pas de canons; qu'à deux reprises le roy nous ordonna de ne point faire feu sur son peuple, ce qui liait absolument nos mains, et glaçat notre ardeur. Nous avions à peu près 30'000 ames contre nous, venus avec 40 pieces de canon de Paris, dont les dèrniers étoi[en]t braqués, et chargés à mitrailles contre nous vis à vis le pavillon du Roy même. De toutes les troupes il n'y a que 300 gardes du corps, qui auroient fait leur devoir. Flandre et les dragons auroi[en]t tirés eux mêmes sur nous au premier coup de feu, qui seroit parti de nous. C'est ensuite à six heures du matin, que la boucherie au chateau commença. Ce n'etoi[en]t pas des brigands seuls, mais la milice même, jointe aux poisssardes, qui y prenoit part. Il auroit été impossible de retenir notre troupe, à rester spectateur tranquille de tant d'horreurs, de sorte que si la fusillade avoit commencée, non seulment nous aurions été tous hachés en pieces sans servir à rien, mais la vie du roy et de la famille royale n'auroit point été à l'abris de la fureur populaire. C'estoit bien le projet, qu'à ce, qu'on dit, le duc d'Orléans a eu. Le roy n'ayant point voulu s'en aller à Compiègne ou Metz, dans le temps, qu'il pouvoit le faire, il est tout naturel, que ses troupes qui etoient resolues de deffendre sa vie, sa liberté, l'honneur de la couronne jusqu'à leur dernière goutte de leur sang soient dans la suite l'objet de la haine et de la vengeance d'un public, dont la fureur, excitée par des libelles infames, ne connoit plus de bornes. Convenons mon cher frère, que ce n'est, que la Providence, qui tira notre régiment avec honneur de tant de mauvais pas où nous avons manqué de perir tous. Il est encore à remarquer que la conduite des gardes du corps n'étoit point si reprochable, comme on te l'a depeint, car il est constant aujhourdhui, qu'il n'y a pas eu un coup de fusil de parti de ce corps là: je me remets au temoignage de la bourgeoisie de Versailles même. Un forcené, ayant voulu forcer la ligne avec une pique, ayant même maltraité le cheval d'un garde du corps, qui voulu l'empecher, alors Mr: de La Savonnière, epris par un peu de vin, est sorti de la ligne, et lui donna un coup de sabre, qui l'a blessé. A l'instant un sentinelle au corps de garde des anciens Gardes françoises fait feu sur Mr: de La Savonnière et lui fracasse le bras. Il est sûr, que si les gardes du corps du roy avoi[en]t été animé d'un esprit de vengence, ils auroient balayé tout ce corps de garde composé de la milice de Versailles. Après avoir resté encore quelque temps en ligne sur la place d'armes, le roy leur ordonna de rentrer dans la cour du chateau. C'etoit à 10 heure du soir. En partant, ils ont été hués de la canaille, et plus de 30 coups de fusil ont été tout [d'] un coup laché à leur dos, dont il y a eu plusieurs chevaux de tués, et deux gardes du corps legerment blessés. Vous savez ce qui est arrivé le lendemain à 6 heure à ceux, qui faisoi[en]t le service chez le roy, les autres ayant pris le large à trois heure du matin pour se soustraire à la fureur populaire.
Passons nous de là à l'affaire de Mr: Besenwald, qui dans ce moment a été transporté à Paris, où le Châtelet doit lui informer sa procedure. Je fus à l'Assemblée au moment, qu'il etoit question de lui. C'est avec plaisir que j'ai vu le duc de Liancourt vouloir se mettre en caution pour que Mr: Besenwald soit relaché sur le champ. Le duc de Luines pris après lui la parole disant, qu'il avoit eu l'honneur [d'] être 8 ans sous les ordres de ce lieutenant-général, que Mr: Besenwald n'étoit connu à l'armée que par l'honneur et la bonté, et si Paris vouloit se ressouvenir de tous les soins que Mr: Besenwald s'etoit donnés pour l'approvisionnment de Paris, jamais elle ne pourra lui temoigner trop de reconnoissance. Dans toute la procedure il n'y a rien, qu'on puisse imputer au baron de Besenwald, qu'une lettre qu'il avoit ecrite à Mr: de Launey, d'user de tous les moyens, pour repousser les brigands, qui à ce que Mr: Puget major à la Bastille lui avoit mandé, s'étoient presentés un jour auparavant, c'est à dire le 13 juillet. D'ailleurs, qui est ce, qui donna le projet d'attaquer la Bastille? Est ce la Commune de Paris, qui somma Mr: de Launey, à lui rendre la place? Posons nous encore, la Commune de Paris; de Launey auroit pu repondre: "Paris n'est point la nation; sans trahir mes devoirs, je ne puis pas vous rendre une place, qui est de la plus grande importance pour le roy, qui m'en a confié le commandement. C'étoit donc effectivement une horde d'effrenés de brigands et de gardes françoises, que le Palais-Royal y envoya; et il fallut toute l'incapacité du gouverneur, pour que cette place soit prise. Q[u]oique que Mr: de Mirabeau n'est point ami des Suisses, il a proposé, après que les contestations des Cantons de Berne de Soleure, Lucerne, Zurich ont été lues, qu'il soit établi un comité composé d'autant de Suisses que de François, et que si le baron de Besenwald etoit coupable de crime [de] leze nation, s'il avoit pu compromettre l'honneur suisse, troubler la bonne harmonie qui subsiste entre ces deux nations depuis des siecles, que les Suisses de même n'auront rien de plus fortment à coeur, que de le poursuivre avec la derniere rigueur. J'ai vu le moment, où Mr: Besenwald alloit être relaché sans quelque demagogue, qui a pris la parole et rapellà à l'Assemblée nationale le decret du 13, qui declaroit les ministres et les principaux agents du pouvoir executif responsable des malheurs à présent et de l'avenir. Il étoit tard, tout le monde filoit peu à peu, et ceux, qui y resterent décreterent Mr: de Besenwald à être interrogé par le Châtelet de Paris.
Le même soir on me demandoit ce que je pensois de ce jugement, alors c'est en plaisantant mais d'une manière grave, que j'ai tiré un papier de ma poche, comme si j'étois chargé de quelque comission, et j'ai lu devant quelques uns de mes amis de cette assemblée "que le Corps helvétique, en attendant que son manifeste va paroitre, declare à la ville de Paris ainsi qu'à l'Assemblée nationale, qu'il ne pourra regarder la procedure, qui doit être instruite au baron de Besenwald par le Châtelet de Paris, que comme une infraction des traités, qui subsiste[nt] entre la France et la Suisse. Que si dans une émeute populaire, ou de quelque manière que cela soit que le baron de Besenwald soit insulté, que le Corps helvétique ne negligera aucun moyen, que la providence a mis entre ses mains pour en tirer la plus éclatante satisfaction." Voici ce que nos ancêtres dans une pareille circonstance peut être auroi[en]t fait. Mais nous ne sommes plus dans le temps de Decius et d'Emile.
Tu saura de même que la loi martiale fut arrêté, sanctionné sans qu'on a pu venir à bout, de la promulquer jusqu'à présent, des districts y ayant mis opposition, et les faubourgs, à ce, qu'on m'a dit, ayant menacé de pendre tous ceux, qui se trouveront à l'Hôtel de Ville, et de déchirer le drapeau rouge aussitot qu'il y sera arboré. Ce qui determina cette loi, c'étoit au sujet de ce malheureux boulanger, nommé François, qui perit d'une maniere si tragique, victime d'une populace sans moeurs, sans frein, et sans relligion. Ce qu'il y avoit de plus infame, c'est que la garde à l'Hôtel de Ville, malgré l'ordre de l'officier major, n'a pas voulu s'opposer, que ce malheureux ne soit pas pendu à la lanterne, nommée la patriotique, par une centaine de crapule tout au plus. Après qu'il fut descendu, un garde national lui trancha la tête, qu'on a eu l'atrocité de presenter ensuite à sa femme grosse de 5 mois, qui en a manqué de perir. Ce qui me met encore plus en peine, c'est, que j'étois lié très fortment avec lui. C'étoit un homme doux, honnête, d'une bonne figure, intelligent et agé de 24 ans. Non seulment il ne fut point coupable, mais il a fait dépuis un an de si geneureux sacrifices, qu'il auroit merité des recompenses publiques. C'est dépuis peu, que j'étois exprès à voir la veuve, que je connois de même, et à laquelle le roy ainsi que la reine ont fait remettre 6000 # pour continuer sa boutique, lui promettant en outre de tenir son enfant sur le baptême.
Comme nous parlons de boulangers, il faut que je te dise, que ce corps m'a envoyé des deputés, qui disoient, que c'étoit, pour aller me voir. Pendant que nous étions occupés à bien manger [et] à boire, on me presente du tabac d'une tabatière d'or, où il y a en bas relief une épée nue, un drapeau, et le bonnet de la liberté. Tu sens bien, que la curiosité m'a engagé pour regarder cette tabatière. Voulant la rendre ensuite, on n'a point voulu la reprendre disant, que c'étoit un cadeau que le corps m'en faisoit, trop heureux s'ils pouvoient me donner quelquechoses qui puisse egaler les services que je leur ai rendus, les sentiments dont ils étoient penetrés, qu'il n'y avoit pas un de leurs confrères qui n'avouet, que c'etoit à mes soins à ma conduite, qu'il devoit son existence. J'espère que ma chère mère ne se refusera pas d'accepter à mon retour en Suisse un aussi beau cadeau que cela. Ce qui me confirme dans la bonne idée, que les boulangers ont de moi, c'est que depuis mon depart tout y va mal: plus d'ordre à la Halle, plus de police, les officiers qui y sont, gens sans talent, y étant traités de la manière la plus indigne au point, qu'après leur avoir fait subir les traitement les plus mauvais, on en a voulu pendre un ces jours passés. Je remarque de même que non seulment le public ne s'est point refroidi sur mon compte, qu'au contraire on me traite par tout avec la plus grande distinction. C'est dépuis peu, ayant descendu la garde de Versailles pour 8 jours, que j'ai eu l'honneur à diner avec Mr: Bailly, qui ainsi que Madame me traitent absolument de fils. C'est sur tout la derniere qui a eu la bonté de m'écrire pendant, que j'étois de garde. En voici à peu près le contenu d'un original, que je garde soigneusment. "Je suis bien faché que vous soyez monté la garde à Versailles. Je me suis rejouis, de faire bien de fois societé avec vous. Mais j'espere, que cela ne sera qu'un temps.
J'ai fait part de votre lettre à Mr: le maire, qui sur le champ a écrit de nouveau à Mr: le comte d'Affry, pour qu'il vous fasse avoir la croix de Saint-Louis, que vous meritez. Soyez convaincu, que mon mari ne negligera aucune démarche pour vous faire obtenir ce que vous desirez, et si cela ne reusissoit pas, lui ainsi que moi en auront un vrai chagrin. Jamais Mr: le maire [n'] oubliera ni les services que vous avez rendu à la capitale, ni le zele patriotique, que vous avez mis dans toutes les operations dont vous avez été chargé. J'ai l'honneur d'etre etc." En consequence de cela j'ai envoyé un memoire fort, que je te pourrai envoyer un jour, si j'aurai le temps de le copier, à Mr: d'Affry. Et quelques jours après je fus aller le voir. On m'annonce, j'y entre, et je le trouve avec son fils et avec quelques autres capitaines du régiment. Alors il m'a fait asseoir à coté de lui, et m'a dit: qu'il avoit lu mon memoire, mais qu'il n'en avoit eu besoin pour être convaincu, que je sois un de plus braves officiers de l'armée. Qu'il étoit instruit de tout. Qu'il avoit parlé ce matin avec Mr: Bailly au sujet de sa lettre; que mon peu de temps de service ne permettoit pas de penser à la croix, mais qu'il sentoit de même, que des actions telles que les miennes n'étoient pas faites pour être payé avec de l'argeant; qu'il me conseille de ne pousser pas les choses plus loin, concernant la croix, en me reposant entièrment sur lui; qu'il ne m'oubliera pas au premier travail, qui se fera, où il fera lui même son rapport au roy de ma conduite; qu'il ne vouloit pas me dire ce qu'il m'avoit reservé, mais qu'assurement je ne serai point mécontent de lui. Et si en cas il venoit à mourir, étant vieux, que son fils présent-là, et Maillardoz n'oublieront jamais les services, que j'ai rendu au corps, et suivront ses intentions. Il finit par me dire, qu'il avoit insinué à Mr: Bailly, qui lui marqua, combien il desireroit, à me temoigner sa satisfaction et les obligations de la Commune: ou qu'on me fasse cadeau ou d'une medaille d'or, ou d'une épée, qui sera suivi alors d'un certificat bien honorable.
Le ton amical, avec lequel il me parla, sa mine, sa vieillesse, je ne puis pas te cacher, que j'en fus ému, et [moi] qui un moment auparavant étois resolu ou de quitter, ou de parvenir à ce qui m'etois dû, je finis par lui dire, que c'étoit à lui, que je me remettoit, et quoique ce soit Mrs Bailly et Fayette, qui m'avoient proposé la croix, que je ne pousserai point les choses plus loin.
Il faut faire reflexion, que sans me heurter contre Mr: Bailly ou passer pour être très indiscret, je ne pouvois pas aller là plus loin. C'étoit fort malhe[u]reux, que Mr: Bailly s'étoit adressé pour la seconde fois au colonel, au lieu de s'adresser au ministre. Cela n'empeche pas Mr: de La Fayette d'executer ses bonnes intentions, quand il en a pour moi, autant de plus, qu'il ne faudroit dans ce moment qu'une parole de sa part, adressée directement au Roy, pour me faire obtenir la croix. Je me suis deux fois presenté chez lui, sans avoir eu l'honneur de le trouver chez lui. Mais je crois, qu'après avoir obtenu ses souffrages par mes services, après lui avoir écrit une lettre, dont je te fis part, mais sur quoi je n'ai pas eu de reponse vu à la fin les affaires, dont il est chargés jour et nuit, que je ne lui ai plus rien à dire, si ce n'est pas son coeur, des sentiments, qui parlent chez lui en ma faveur. D'ailleurs j'ose bien te dire, que j'ai encore trop bonne opinion de moi, pour mendier la croix de Saint-Louis ou de l'obtenir d'une manière, que cela porte la moindre atteinte à ma reputation. Car je t'assure, si j'allois dire aux boulangers, qu'on me refuse la croix, et si je me donnois la peine, de les aiguiller un peu, ils seroient assez enthousiastes, gens d'ailleurs capables à tout, d'aller la demander directement à sa majesté, et d'entrainer tout le quartier de la Halle avec eux à leur suite.
Il y a encore un chemin ouvert, pour moi. Quand il sera question à l'Hôtel de Ville, de me temoigner de sa part de la satisfaction et de me faire donner un petit souvenir: alors il y aura certainment des électeurs de mes meilleurs amis, qui y joindront, que Mr: de La Fayette soit prié, de recommander un officier si distingué au Roy
Mais c'est déja parler trop longue temps de moi, quand il s'agit des affaires plus importantes, des affaires de l'etat. A quoi donc aboutira à la fin toute cette révolution? Quand verrons nous arriver ce moment trop longue temps desiré, de voir renaitre la paix, l'ordre, et l'abondance? De tous cotés des nouvelles orages se forment contre la France. On dit que le Dauphiné s'assemble d'une manière, que cela fasse craindre, ou de la guerre civile, ou un démembrement de cette province de la couronne. Le Languedoc vient [de] casser tout ce que l'Assemblée nationale a fait jusqu'à ce moment, en rapellant ses deputés. La Normandie est prête à marcher au premier signal. Déja des cocardes blanches reparoissent dans les provinces et tout nous annonce un nouveau boulversement plus funeste plus decisive et plus sanglant, que le premier. Tu sais de quelle manière l'empereur vient [d'] étriller le Turc. Je ne serai pas étonné si, effrayé par des succès si complets, le Turc vaincu ne fasse pas la paix, et que le primtemps prochain nous verront l'étendard autrichien au coeur de la France, soutenu en outre par une armée espagnole et savoyarde. Qu'est ce, que nous opposerons à des forces si formidables? Une armée incomplète, depourvue de tout, sans discipline, fruit et le travail de tant de siecles et qui fut perdue au bout de 24 heures, plus de credit, plus d'honneur, point de généraux. C'est à ce point que des cabales infames de la cour, l'ambition criminelle du duc d'Orléans, et les inconsequences de l'Assemblée nationale ont reduit le plus beau de tous les royaumes! Depuis le palais du Roy jusqu'au dernier hameau tout est en fermentation. Les maux que l'Assemblée nationale avoit à réparer n'étoi[en]t rien en comparaison de ceux, sous les quels nous gemissons. Quel spectacle offret elle aux nations, à la posterité, aux siecles à venir? Un Roy captivs, sans pouvoir, avili, une nation sans loix, sans liberté, sans constitution, un peuple sans frein sans moeurs sans relligion. On est reduit à deffendre aux provinces à s'assembler. Au lieu de deliberer, ces dieux de la France se combatte[nt] les uns les autres. Je dis, je le repete, de tous les despotismes le plus terrible est celui, qui prends la marque de la liberté.
En t'entretenant des nouveautés je te dirai que le bien du clergé a été decreté entierment au profit de la nation. on l'evaloue à 2 milliards 9'000'000 #. C'est comme je te dis decreté, mais l'execution en pourra être difficiles dans quelques provinces, notament en Flandre et Alsace.
Il faut que je te dise encore quelque chose du régiment où il y a eu un moment d'indiscipline bien forte à la verité, mais qui à ce que j'éspere n'aura pas de suite. Un homme de ma compagnie avoit cassé par malice quelquechose du moulin, qu'on avoit destiné pour le régiment en cas de disette, que nous avons plus que jamais à redouter. Il en fut mis au cachot au pain et à l'eau jusqu'à ce que le dégat, qu'il causa, fut payé. Il fut ensuite chassé par les verges et congedié avec un congé jaune. On a manqué de faire mêner cet homme-là hors de l'Isle de France par la marechaussée, de sorte qu'il est allé à Paris à la garde du roy à se plaindre des injustices, qu'on lui avoit faites, et a monté la tête aux soldats, au point qu'une trentaine ont voulu venir à Courbevoie pour se venger du commandant Zimmermann. Le capitaine Diesbach les appaisa, et fis rentrer les soldats. En descendant la garde, revenant au quartier ils ont voulu executer un projet, aussi noir et deshonorant tout le corps, que celui, d'assommer le commandant, qu'on fit partir à temps pour Paris. Malheureusment qu'il n y a eu que des jeunes gens d'officiers à la cazerne, qui n'ont pas eu assez d'énergie pour savoir s'y prendre dans un moment comme celui c'y. Ma compagnie n'ayant point voulu y prendre part, est mal vu dans ce moment. N'importe, j'en suis si enchanté, que je suis sûr, s'il arrive encore des ces histoires-là, qu'elle fera bien son devoir. Elle m'aime, et si je lui ordonnerai [de] faire feu, je serai bien obei. Le fond du corps est assez bien monté, il n'y a que quelques uns gagnés par l'argeant, et excités par des ennemis, des envieux, des jaloux, dont on ne doit point hesiter à s'en défaire, ou de les poursuivre avec la dernière rigueur. Je connois le soldat, je l'ai étudié, et j'ai vu qu'il ne faut que quelques mauvais sujets, qu'on a la foiblesse de menager, pour perdre tout un corps. Point d'injustice mais de même point de grace, tel est mon énigme, et que je saurai soutenir en toute occasion au peril de ma vie.
Si j'avois eu l'honneur de commander le régiment, je n'aurois point éloigné Mr: de Zimmermann, je n'aurois point eu la foiblesse d'exhorter le soldat à être sage, à avoir à coeur l'honneur de la nation, au lieu de le blâmer avec la dernière force, et de promettre cents ecus à celui, qui en découvrira l'auteur. On n'auroit point eu l'hardiesse le lendemain, à faire une reclamation de 500'000 # à la caisse. Tel etoit le projet de quelques individus, qu'ils ont voulu faire signer par les compagnies, mais n'ayant pa[s] trouvé le monde bien disposé pour celà, le plan fut abandonné. Je me recrie encore, et je me recrierai sans cesse. Il faut des punitions, de la vigueur, de l'énergie. Je viens [de] demander au major de m'en retourner à Courbevoie pour être avec ma compagnie suivant l'intention de mon capitain auquel tu dira bien de choses de ma part.
Il est encore très fortment question, de mettre le régiment à Paris à l'Ecole militaire. C'est ce, que j'ai entendu dire dernierment que je fus à l'Hôtel de Ville. Dans ce moment il a beaucoup de confiance en nous, et croit, que dans un moment d'émeute il fera bien son devoir, mais que vu l'eloignement des cazernes nous ne pourrions pas être d'un secours effectif dans un moment de crise. Quelqu'un m'ayant dit alors, que s'il s'agissoit d'un coup de fusil, que je puisse compter, que je n'y serai pas oublié, "C'est de droit, lui repondis je, que j'y pretends." Voici donc une nouvelle carrière, qui s'ouvre à l'honneur à mes devoirs. Je le crois, je l'espère, je me le flatte que Mr. de La Fayette, sous les ordres duquel je me trouve dans ce moment, m'employera, à me faire valoir, et s'il y a un poste d'honneur pour le régiment, que c'est à moi, qu'il sera assigné. Il est temps à faire voir, que les sentiments le courage et l'énergie de nos ancetres ne sont pas encore éteints dans tous coeurs suisses: que nous ne vivons que pour l'honneur, mais que sans honneur la vie n'a pas de charmes pour nous. Tels sont les sentiments que j'inspire sans cesse au soldat, qui m'éstime, qui m'aime, qui m'écoute, en lui faisant voir le precepice, au bord duquel il se trouve, quand il se laissera abuser de ceux, au[x]quels notre conduite, la conservation du corps, l'honneur de la nation est une épine dans les yeux, et qui mettent tout en oeuvre, pour fletrir nos lauriers.
Voici donc bien de choses mon cher frere! Si je n'avois pas été en detachment contre des brigands, qui devoient arriver du coté de Marly, mais dont nous n'avons decouvert aucunes traces, tu aurois reçu cette lettre par la poste de Bâle.
Je suis à la veille d'avancer, ecris moi, comment est ce que mon frere Leger s'y prendra, quand on me l'enverra dans un moment comme celui[-ci]. Le chanoine n'auroit il pas par hazard d'envie de changer d'habit? On dit que Charles Baptiste Pfyffer veut absolument retirer son fils, cela seroit l'occasion de placer deux freres à la fois.
Je n'oublierai pas de te dire quelque chose du jeune Pfyffer, qui ayant été longue temps malade, va changer de l'air à Lucerne. Il ne manque pas d'esprit naturel. Malhereusment il a eu l'éducation dans ce pays c'y: et il paroit qu'il est un peu foible de caracter. Si tu lui puisse rendre service, donner des conseils, je m'interesse à ce jeune homme, dont je fus chargé par le major depuis le mois de mai. Nos amis Mohr, Ruttimann [et les frères] Crauer comment vont ils? Vale valeto.

[sans signature]


A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée le fils / a Lucerne / en Suisse.

Original: AELU PA 799 / 16684.
891020?-1103?M-FB.(AELU:PA799/16684).(28.11.93).(CO.1)