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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
891015? MEMOIRE ADRESSé à MONSIEUR LE COMTE D'AFFRY COLONEL AUX GARDES SUISSES à PARIS
[environ 15 octobre 1789]
Si jamais la situation d'un militaire fut malheureuse, critique, epineuse,
telle fut la mienne, etant envoyé le 14 juillet à la Halle aux
bleds, poste absolument ouvert, où isolé de mon corps,
abandonné à la fin à moi même, livré à
une populace, qui ne nous aimoit pas, averti, qu'il y avoit des complots
à s'emparer du poste, et à nous faire mettre bas les armes,
j'avois sous mes ordres un detachment, depourvu de tout, mal nourri pour des
circonstances pareilles, et couché ainsi que moi même plusieures
nuits de suite à l'air et dans la vermine. Rien ne fut epargné de
la part des gens malveillants pour débaucher mon monde; de l'or,
promesses, calomnie, vin, l'imposture furent employé tour à tour.
Qu'on se l'imagine la sensation, que j'ai dû eprouver au moment, qu'on est
venu me dire, qu'entrainé par la mauvaise exemple de tant de militairs la
plupart de mes gens étoit sorti avec armes! Oubliant leur honneur, leur
serment, leurs peres, ils alloient se ranger sous l'étendart de la
bourgeoisie. Combien il m'a couté de peine, pour les faire revenir
à leur devoir, combien de soins d'inquietude dans la suite, à les
y retenir sans cesse, à gagner peu à peu leur confiance, me mettre
dans leur affection, à appaiser leurs cris, leurs faire sentir ce qu'ils
devoient à la patrie, et à parvenir à ce point
d'éstime, qui rétablit l'ordre et la discipline parmi les
miens.
Ma mission étoit d'entretenir la police à la Halle aux
bleds, dans un moment, où la disette de farine étoit parvenue
à son comble. Un publique assez injuste et en partie induit [en erreur]
par des ordonnances peu propre aux circonstances de la part d'un comité
de Subsistance la mettoit presque toute entière sur le compte des
boulangers, dont le nombre y compris la compagne, peut être
evaloué à peu près à 700 individus. En parlant de
ceux c'y il est à remarquer, que, plusieurs en n'ayant pas reçu
ce, qu'on apelle de l'education, ayant de la famille et perdant leur
état, tous, étant tous les jours en but[te] à une populace
affamé, sans moeurs sans frein, et d'ailleurs tout étant permis de
faire impunement les premiers temps de la révolution; il est naturel,
qu'au moindre traitement dur, à la moindre insulte ils auroient pu se
porter à toute extremité.
La maniere, avec laquelle je me suis
acquitté d'un emploi si penible, m'a valu quelques jours après une
adresse de remerciments de la part du district de Saint-Eustache, district le
plus voisin de la Halle. Cette honneur fut suivi par une plus grande le 31
juillet, où la veille auparavant j'ai eu assez de bonheur,
d'arrêter une querelle la plus serieuse, qui étoit prête
à éclater au sujet d'un comissaire, qui par des propos indiscrets
a donné le signal de l'émeute. Bientot des patrouilles bourgeoises
sont venues au secours, mais comme malheureusment dans ce temps là il y
avoit plusieurs entre eux des gens sans principes, sans éducation, sans
reflexion; au lieu d'employer la douceur la persuasion dans un temps de
calamité comme celui, ils ont pris le partis violent, de tomber le sabre
et la bayonette à la main indistinctement sur boulanger, fort de la
Halle, char[et]tier, qui à leur tour étoient disposés
à repousser [la] force par la force. Jusqu'à présent, je
n'avois pris que des precautions, qu'on ne puisse point toucher au comissaire,
à qui on [en] vouloit au commencement; mais voyant, qu'on étoit
venu aux mains, et qu'il y a[voit] eu du sang repandu, alors recommendant le
comissaire à mon detachment, je me suis jetté en abandon sans
armes au milieu de la mêlée la plus forte, arrêtant une
conduite si peu patriote des patrouilles bourgeoises, et reclamant de gré
ou de force quelques victimes, qu'elles avoient entre leurs mains. Ayant eu la
satisfaction, de voir rentrer les choses dans l'ordre, le calme retabli: la
milice fila, et la poursuite contre le comissaire n'a plus eu lieu.
C'est
à cette époque, que j'ai gagné l'éstime, et
l'affection generale du corps de boulangers, sentiments, dont ils ne se sont
jamais dementis tout le temps, que je fus avec eux à la Halle. Le
même soir on voulut m'enlever, pour me porter à l'Hôtel de
Ville, où je devois recevoir une couronne civique de la main de Messieurs
les électeurs. N'attachant point ce prix à mes services, et
suffisant à ma propre satisfaction, d'avoir fait une action, dont j'aurai
à me rejouir toute ma vie: j'ai detourné de cette idée
là ces bons gens, qui dans l'ivresse de leur reconnoissance le lendemain
ont voulu envoyer des deputés, ou même aller en corps à
Versailles, pour solliciter pour moi la croix de Saint-Louis. C'etoit le jour,
que Mr: Bailly se détacha, et m'attacha lui même au milieu de la
Halle son ruban nationale, le même, qui lui fut donné de la Commune
le 15 juillet, le jour, que d'un v[o]eux unanime il fut élu maire de
Paris.
Satisfaire ma conscience, faire benir le roy, que sur notre compte le
peuple revienne, acquerir de l'honneur à ma patrie, opérer de mon
mieux le bien, empecher le mal, mettre par tout l'ordre, la paix, la
tranquillité, tel fut le but de toute ma conduite. C'est dans la suite,
au milieu de tant d'orages, que j'ai encore eu la satisfaction si douce, d'avoir
sauvé un second comissaire représentant de la Commune de la mort
la plus ignomin[i]euse; d'avoir soustrait à la fureur populaire plusieurs
militairs imprudents, et d'avoir couvert un jour de mon propre corps un
boulanger déjà terassé à terre, que des gardes
françoises justement irrités de ce, qu'il a[voit] mis la main sur
un de leurs sergeants, etoient sur le point de fusiller. Je ne parle point de
deux blessures très legères à la verité, dont j'y
fus atteint: si j'en parlois, cela ne seroit, que pour vous rappeler, que pour
sauver la vie d'un citoyen, qui etoit en danger, je n'ai jamais craint d'exposer
la mienne.
Telle fut enfin l'issue d'une activité sans relâche
ni jour ni nuit pendant dix semaines, que les boulangers ont fini tous à
me regarder [comme] leur ami leur pere leur bienfaiteur, auquel ils doivent tous
leur vie, et que Messieurs les électeurs me donnerent eux
mêmes le temoignage, que c'etoit à mes soins, que bien de fois
Paris devoit sa tranquillité.
[sans signature]
[sans adresse]
Copie: AELU PA 802 / 16'722. Autre copie de la main du père, avec quelques variantes, ibid. 801 / 16'713.
891015?M.Mémoire au colonel.(AELU:PA802/16722)(8.12.93).(CO.1)