sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
891012?
MAURUS à FRANZ BERNHARD

[Sans date, mais entre le 7 et le 12 octobre 1789]

Le roy avec sa famille est arrivé à Paris, ou il vient [d'] occuper les tuileries. Quel spectacle pour tout homme sensé que la marche du roy, precedée de loin des tetes des gardes du corps portées sur des piques, des poissardes, de la milice, du canon, ensuite le carosse du roy gardé par deux hayes des cens suisses, Flandre, dragons, peuple, brigands, gardes francoises pêle mêle à sa suite, ou il y avoit par c'y par là quelque garde du corps sans armes, sans bandoulière, ayant des bonnets des gardes francoises sur leurs tetes, les derniers ayant en échange leurs chapeaux. En parlant des gardes du corps qui ont été victimes de leur fidelité, devouement, devoir, peut être de l'imprudence d'un seul qui tira sur un bourgeois et l'a blessé, je n'y comprends que ceux, qui ont fait interieurment le service chez le Roy, et dont il y a eu à peu pres 8 à 9 de tués et de blessés. Les autres à cheval craignant le fureur du peuple / qui par rapport à ce fameux repas etoit fort monté contre eux, se sont retiré vers minuit à trianon, et de la ont pris le chemin à Rambouillet. Si nous n'avions pas leurs servi de rideau, et couvert leur retraite, il est à croire, qu'ils auroient été abimés tous par la bourgeoisie de Versailles même, dont ils ont maltraité quelques uns. Mais pour revenir au roy, à ce, que j'ai pu distinguer, sa mine etoit fort calme. La reine n'etoit pas si tranquille, craignant à chaque moment pour sa vie. Car c'est à la dernière qu'on [en] a voulu au point que son garde du corps fut tué à la porte, et que ce n'est qu'avec de la peine, qu'elle se sauva en chemise. Le trone / la grandeur, le diademe n'est donc point à l'abri des revers les plus affreux! Le Roy lui même / à ce qu'on m'a dit, descendit dans la cour de marbre pour demander la grace de ses gardes du corps qui etoient prisonniers, et de la reine. On lui repondit à condition qu'il vienne à Paris. Arrivé aux portes de la conference / Mr: Bailly lui presenta les clés de la ville, de là la route fut à l'hotel de ville, ou le roy / apres y avoir été complimenté, a dit, que c'est avec plaisir et ave[c] confiance, qu'il se remettoit entre les mains de son peuple. Le meme soir / Mr: de La Fayette lui ayant demandé, s'il vouloit permettre, que les gardes nationales le gardassent: il repondit, qu'il vouloit bien y consentir, ["] mais que cela soit conjointement aves mes Suisses, qui seuls de toute l'armée m'ont reste fideles, ne m'ont point abandonnés. ["] Je tiens ce propos si flatteux pour nous d'un fermier general, qui l'a débité chez le comte d'Ogny, y ajoutant, que de La Fayette l'avoit dit encore à d'autres, qu'à lui. Le lendemain les soldats de Flandre ont voulu vendre leurs fusils, gibernes, habits au faubourg de Saint-Antoine. Une ordonnance publiée et affichée à deffendu á tout particulier de les acheter sous peines tres fortes, et on ordonnat à ce malheureux régiment de s'en retourner a Versailles, Paris même ne voulant rien avoir de commun avec lui.
Qu'il me soit permis de faire quelque reflexions, mon cher frere!
D'où vient l'argeant qui a corrompu ces vils, à manquer au devoir le plus essentiel, et qu'on offrit inutilment à nos braves gens? D'ou venoit, que les fauxbourgs, les poissardes, de la milice, les gardes francoises se sont portés tout d'un coup sur Versailles, le marquis de La Fayette / ayant été obligé d'aller avec eux, les grenadiers lui ayant dit: "Si vous ne viendrez pas avec nous / mon général / nous vous abandonnons à la canaille, et nous ne repondons point de votre vie? ["] Le vertueux Bailly fut obligé lui même ou plutot entrainé par sa femme de se refugier dans sa maison à Chaillot, ne trouvant plus de sureté à la mairerie, ou le monde se portoit en foule, comme si c'étoit lui, qui etoit la cause de la disette de pain. D'ou vient enfin que des garnisons / comme à Valenciennes, oubliant leur devoir, et passant des journées dans l'ivresse et la debauche, tirent ensuite des lettres de change sur le duc d'Orléans, qui / bien entendu / depuis peu emprunta 6 millions? Si malheureusment le roy s'étoit retiré à Compiègne ou Metz, il est constant, que le trone auroit été declaré vacant en sa faveur.
Ce prince ambitieux osa paroitre devant le roy, de qui il fut mal reçu / ainsi que de toute la gallerie, qui lui tourna le dos. Qui l'auroit dit, que depuis que le Roy est à Paris, l'amour du peuple pour leurs souverains se reveille dans tous les coeurs. Une populace immense aux Tuileries ne cesse de crier [: "] Vive le roy et même la reine, vive la famille royale! ["] On croit que le roy y passera à peu pres quatre mois, ce qui fait plaisir à mes camarades, qui montent des gardes à Paris comme à lordinaire. Je n'en profiterai pas. Car dans ce moment mon colonel / sous titre de confiance / me vient releguer à Versailles avec 80 hommes pour garder le chateau, ou on craint à chaque moment voir arriver les brigands pour le piller, et pour mettre le feu au[x] quatre coins de Versailles. La pauvre ville, qui meurt de frayeur, et nous regarde comme des anges tutelaires! Je ne suis pas pourtant assez peu clairvoyant, pour que je ne devine pas les vues de mon bon colonel, qui veut m'éloigner des maisons de Bailly / de La Fayette et d'Ogny, de peur, que si cela continue pour moi, à y être si bien vu, qu'on ne fasse pas a la fin des demarches pour moi, pour me faire obtenir la croix malgré lui. Je suis parti sans murmurer à un poste, qui me fut declaré dans son ordre fixe jusqu'à nouvel ordre. Je n'en ai point perdu la tete. Je viens [d'] écrire à Mr: de La Fayette, dont je te donne copie. Je l'ai vu la dernière fois lundy, ce malheureux jour, à Versailles, ou il m'a parlé de la manière la plus amicale et la plus flateuse. En même temps / je fis remettre un petit billet a Madame Bailly, qui me traite de fils, et dont j'espère un succès non aequivoque. Le public d'ailleurs est si indigné, que le colonel ne veut rien faire pour moi, que si j'avois voulu relever tout, il n'auroit tenu qu'à moi pour le faire pendre des poissardes. Car vraiment, dans un moment comme cela, il faut bien peu de chose pour être mis à la lanterne.
Tu sens bien, que dans ce moment, que les Etats généraux resident à Versailles, d'ou ils comptent partir en peu pour Paris / s'étant declarés inseparables de la personne du Roy, je ne manquerai pas de cultiver mes amis que j'y ai, d'ou je fus reçu de la manière la plus distinguée. Ce soir je compte d'aller faire une petite visite à Mr: Clermont-Tonnerre, afin qu'il ait la bonté de s'interesser pour les ouvrages de Mr: Haas à Bâle, pour lequel / vu les circonstances, dans le[s]quelles je me suis trouvé, je n'ai rien pu faire jusqu'à present. Comme je te ne saurai pas dire beaucoup de choses, je vais m'occuper à te copier le discours de Mr: Bailly au roy.
["] Sire. Les representans de la commune de Paris nous ont deputé vers votre majesté pour lui porter l'hommage de leur respect et de leur amour. Ils nous ont chargé de lui exprimer leur reconnoissance de la bonté, qui vous amenat à Paris avec votre auguste epouse et le prince, qui est l'espoir de la nation. Sire vous avez rempli notre desir, mais ce desir ne vous est peut etre connu dans toute son etendue. Nous souhaitons, de ne vous perdre jamais, nous demandons, que Paris soit desormais votre demeure principale. Vous estes aimé par tout, par tout on voudroit vous posseder, vous estes à touts les francois, comme tous les francois sont à vous; mais nous revendiquons un ancien privilege. C'est içi, qu'ont demeuré vos illustres ancêtres: c'est içi que l'empire francois a été fondée, et c'est içi, qu'il s'est élevé à cette haute puissance, que le regne de votre majesté va faire reposer sur des base inebranlables. Sire rendez vous à nos veux, demeurez dans votre capitale. Que cet illustre enfant, qui vous est si cher, s'eleve au milieu de nous; il connoitra nos sentimens, il verra toujours amour et fidelité inalterable pour le roy, union et fraternité avec toutes les parties du royaume. Nous n'avons sur vos autres sujets que l'avantage d'habiter le centre de l'empire; le centre de l'empire doit être le sejour des rois, nous les avons possedés, nous les redemandons. Sire vous avez regretté de vous éloigner de l'assemblée nationale, vous l'avez remerciée du décret, qui la rende inseparable de votre personne; en effet, le monarque n'est qu'un avec la nation; au moment, ou la liberté renait sous vos auspices, ou l'assemblée nationale va revivifier ce corps antique de la monarchie, ou votre Majesté avec la liberté va lui rendre sa splendeur, faites à la fois tous les actes de la justice et de bonté, qui sont digne de votre coeur [et?] rendez à la capitale ses rois, qui faisoient sa gloire, et sur tout votre presence [, qui] fera son bonheur.
Madame. Je viens apporter à votre Majesté les hommages de la ville de Paris avec les temoignages du respect et de l'amour de ses habitants. La ville s'applaudit de vous revoir dans l'ancien palais de nos rois, elle desire, que le roy et votre Majesté leurs fasse la grace d'y établir leur residence habituelle, et lorsque le roy lui accorde cette grace, lorsque il d'aigne lui en donner l'assurance, elle est heureuse de penser que votre Majesté à contribué à la lui faire obtenir.
Adieu bien de choses aux nôtres particulierment à mon père dont j'ai reçu la lettre.

[sans signature]


A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée le fils. / A Lucerne / en Suisse

[7 .pp, la huitième portant l'adresse].


891012?M-FB.(AELU: PA 799/16'682).(6.11.02).(CO.1)