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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
891001?-06 MAURUS A FRANZ BERNHARD
[1er? - 6 octobre 1789]
Mon cher frère!
Tu sauras mon cher frère, que je suis hors de la Halle. Ce n'est
qu'avec bien de peines que je me suis arraché des mains de ces bons gens
de boulangers, autant de plus que leurs maux ne sont rien moins que finis, et
que je crains, que des brusqueries des gardes bourgeoises n'ensanglantent un
jour le careau de la Halle. Je ne puis t'exprimer, quelle fut la peine,
quelle fut la consternation parmi eux, lorsque je leurs annonçoit
que j'ai reçu l'ordre, de m'en aller au quartier! Quelques uns ont
juré, disant, qu'on ne vouloit pas, qu'il y a un seul honnête homme
à la Halle, qu'on avoit fait partir de La Rivière, et qu'on
faisoit très bien, de me rappeler, pour qu'il n'y ait qu'un tas de gueux
et de coquin: d'autres sont allés chez Mr: de Maillardoz, pour
l'assieger dans sa maison, jusqu à [ce] qu'il revoque son ordre. A la fin
à force de raisons et de promesses, que je reviendrai avec plaisir
aussitôt, que mes chefs m'enverront cet ordre, mais qu'ayant reçu
celui de m'en aller, que je ne puisse point désobeir, je suis parvenu
à m'évader de là, en les exhortant auparavant à la
tranquillité et à la patience. Tu sens bien que je n'ai pas
oublié, de leurs faire dans cette occasion des remerciments pour l'estime
et pour l'affection, qu'ils m'ont temoigné en tout temps, et dont le
souvenir sera à jamais gravé dans mon coeur. Je finis mon discours
par leurs souhaiter des jours plus calmes, plus heureux et plus paisibles. Il
faut que je te remarque encore, que mon rappel n'avoit absolument rien de
facheux pour moi: la raison en etoit, ce que le detachment coutoit gros au
régiment. D'ailleurs la saison étoit si avancé, qu'il
étoit à craindre pour la santé du soldat exposé
à coucher presque à l'air. Jamais pourtant il n'a voulu se faire
relever par d'autres, quoique je le leur ai offert à plusieures reprises.
C'est à ce point qu'il a poussé son attachment qu'il n'a plus
voulu me quitter! Etant de retour j'ai disposé d'une petite somme,
pour marquer ma dernière reconnoissance à mon detachment, qui me
fut chercher après, pour que j'y prenne part, et où j'ai vu,
qu'avec de la loyauté, de la douceur et des secours infiniment petits,
mais employés à temps, il est si aisé d'emporter
l'affection du soldat.
Ce qui regarde la croix de Saint-Louis, mon colonel
me vient jouer un tour indigne mais non pas mortel. Tu te rapelleras encore de
la dernière lettre de toutes ces belles choses, qu'il m'a dites.
Après lui avoir raconté, que Mr: de La Fayette veut s'employer
pour moi, pour me faire avoir la croix, il m'a signifié, que si Mr:
Bailly ou de La Fayette avoi[en]t une grace à demander pour moi, qu'il
desireroit fort, que cela lui soit adressé. En consequence de cela Mr:
Bailly a ecrit à Mr: d'Affry, qui quelques jours après m'a
signifié d'avoir reçu cette lettre de Mr: Bailly, mais dont il
n'osoit pas parler au ministre, vu que j'etois trop jeune, que le service de la
Halle n'etoit pas un service de guerre, que la croix pourroit exciter des
jalousies. Enfin il m'avançat des raisons, qui prouvoient tout au plus de
la mauvoise volonté de la part du colonel. A la fin il eut assez peu de
delicatesse de revenir sur une pension ou gratification, chose dont je ne veux
absolument entendre parler, me croyant avili, si dans un moment de detresse,
où l'etat est oberé de dettes, dans un moment, où tout
citoyen fait des dons patriotiques, je demandois ou acceptois de l'argeant vil,
qui ne doit point ètre la recompense d'un jeune militaire, qui selon le
temoignage general a merité de la patrie.
Depuis je fus chez Mr: de
La Fayette, qui au lieu de s'adresser au colonel s'adressera actuellment au
ministre de la Guerre. Sa reception fut la plus gratieuse et la plus
distinguée. Il finit par me dire, qu'il n'y a rien, qu'il ne fasse pas
pour moi, et que je lui ferai beaucoup de plaisir de manger de temps à
temps la soupe avec lui. De là je suis allé chez le comte d'Ogny,
qui fut un temps mon commandant général, un digne homme, qui n'a
jamais cessé de me temoigner l'amitié la plus sincere, chez le
quel j'ai diné, et qui m'a dit, que le ministre de la Guerre etoit tres
instruit de ce qui se passa à la Halle, et qu'il etoit fortment prevenu
en ma faveur. "Comme ce n'est, que mon cousin, vous permettrez, que je lui en
parle un petit mot, pour arranger votre affaire." Voici ses expressions. Je fus
prendre le caffé chez Mr: Bailly, où j'ai trouvé une
compagnie à peu près de 40 à 50 hommes. Aussitot que Mr:
Bailly m'avoit apperçu, il s'avança droit sur moi, me prends aux
mains, et me presenta à la societé disant: "Voici notre officier
suisse: nous lui devons bien d'obligations: jamais Paris ne saura lui temoigner
assez de reconnoissance." Le lendemain je fus dîner chez lui. C'etoit un
repas de famille, composée de lui, sa femme, son neveu, son secretaire et
moi. C'est là, où sans se gener, il a ouvert son coeur,
parlât des affaires, me questionnat bea[u]coup sur la Suisse. Je ne
conçois pas, qu'un homme comme lui peut avoir une cabale si forte contre
lui. Si Mr: Bailly a un defaut, c'est celui, d'avoir trop de probité.
C'est Mirabeau, qui envie sa place, et qui ne cesse d'employer touts les
ressorts possible pour y parvenir se souciant peu, que cela soit d'une
manière honnête ou non. S'il etoit possible que ce mechant
reussît, ou il sera pendu au bout de quinze jours ou Roi de France:
il n'y a pas de milieu là. Le même soir je fis connoissance
avec deux peintres celebres Mr. de Vien et Doyen, qui m'ont
beaucoup pris en affection.
le 5 [recte 6]
8bre.
Je viens dans ce moment de Versailles, où j'ai
assisté à une scene la plus scandaleuse, qu'il soit possible de
s'imaginer. Hier matin il y a eu beaucoup de tumulte par rapport à la
rarté du pain à Paris. La populace s'est porté à
l'Hôtel de Ville, d'où elle chassa les electeurs, et s'empara des
armes et du canon qui y étoi[en]t. C'etoit pour aller à
Versailles. Les poissardes à leur tour se sont assemblées de meme,
se sont armées de piques de batons etc pour aller demander du pain au
roy. Le tocsin sonna. On battit la generale par tout, et les boutiques se sont
fermées. Vers cinq heure au moment, que nous allions enterrer le
capitaine Reding qui est mort d'une fievre billieuse putride, aimé
estimé regretté de tout le corps, évenement
désastrueux pour sa famille, et dont je te prie, vouloir encore garder le
secret de sa mort pour toi, nous avons reçu l'ordre de marcher à
Versailles, où on nous plaçat dans la cour. Il n'y avoit que nous
au devant [de] la grande grille, et derrriere le chateau au parc les gardes du
corps à cheval. Tu t'imagine bien que je ne me suis attendu à rien
moins, qu à voir le roy [et] la famille royale au milieu de nous, des
gardes du corps, et du régiment de Flandre, pour faire la retraite
à Compiègne. On dit meme que c'etoit l'intention de Sa Majeste
dont on l'a detourné. A une heure après minuit voici des gardes
françoises avec la milice parisienne, qui arrivent on m'a dit au nombre
de 15'000 hommes trainant du canon, 40 pièces, avec eux, et le marquis de
La Fayette à leur tête, qui demandat à parler au roy.
C'étoit pour offrir ces memes gardes françoises, qui ont
tourné leurs armes contre leur légitime Souverain, et qui ont
quitté sa garde en debandage. Le roy abandonné du régiment
de Flandre, qui se cacha dans les écuries, et des dragons, qui même
ont [fait] feu sur les gardes du corps, fut encore obligé de signer le
rappel d'un corps deshonoré, et le renvoye du régiment de Flandre
en garnison. Je voudrois bien savoir, ce que le nom d'honneur françoise,
et attachment pour leurs Rois est devenu après des traits de cette
atrocité. Tous les siecles ont eu leurs erreurs: mais c'est trop heureux,
quand le ciel accorde des rois, qui savent pardonner. A deux heures après
minuit les gardes françoises sont montées avec du canon
mêche allumée à la cour comme à l'ordinaire. Je
crains que cet evenement n'ait des suites plus facheuses; il y aura des
batteries entre des gardes suisses et des gardes françoises et memes des
gardes du corps. C'est sur tout aux derniers, qu'on en veut, pour avoir
donné un grand repas de corps, où on a bu à la santé
du roy, et où on s'etoit permis, à ce qu'on dit, des indiscretions
contre le Parisien. En descendant la cour nous avons trouvé nos lits dans
les ecuries pris, le rapport en ayant été fait à Mr:
d'Affry, on nous ordonnat de nous retirer au quartier, où nous sommes
arrivé à 6 heure du matin.
Ce n'est qu'en tremblant d'horreur
et d'indignation, que je te dise la nouvelle la plus affligeante et la plus
douloureuse. Je viens [d'] apprendre, qu'après notre départ, (je
ne sais pas, si je dois dire, des Parisiens ou des Cannibales) qu'ils ont
forcé les grilles ont montés à la cour, où ayant
rencontré des gardes du corps sur le grand escalier, qui ont fait feu sur
eux, ils sont tombé à leurs tour avec leurs haches, (qu'ils
portoient avec eux pour enfoncer les portes), sur ces braves gens, en ont
decollé quelques uns sous les yeux du roy même, et se sont
abandonné à tout exces. La nation, dont l'amour pour leur roy
n'est point encore eteint, l'Europe entière, et vous races futures
pourriez vous croire, que dans un siecle de lumières de moeurs, de
philosophie on ait profané à ce point là le palais du
meilleur des rois, versé le sang de ses gardes du corps, qui peut
être rejaillit sur la personne du roy même, et de l'avoir
amené captive au Louvre, pour lui donner la loi! Ah qu'il n'a pas pris le
partie de s'en aller en province et d'y rassembler son armée! Pour
couvrir sa retraite nous nous serions fait hacher en pieces. J'en etois si
convaincu de cette verité, qu'avant que de partir je fis la
première fois mon testament contenant, que si j'avois le bonheur de
mourir dans une expedition aussi glorieuse que celle là, que je legue mon
ame à Dieu, mon portrait à mes parents, mon corps - aux elements.
Il est temps, qu'on s'occupe serieusment, à nous rappeler dans notre
patrie avant que la nation suisse se deshonore. Nous avons fait notre devoir en
tout temps, mais dans ce moment il n'y a plus d'honneur de servir en France. La
piece a fini.
Adieu mon cher frere! je t'embrasse de tout mon coeur, puisse
je bientoit jouir dans tes embrassements, au sein de ma famille d'une
tranquill[ité,] dont je saurai connoitre le prix,
après tant d'orages, qui ont pourtan[t] passés par dessus ma tete,
sans m'atteindre! Je ne me retirerai pas sans reputation, mon nom sera
gravé encore dans tout coeur françois. Adieu
[sans signature]
A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée le / fils / A Lucerne
/ en Suisse
Original: AELU PA 799 / 16684 Copie dactylographiée de R.M. de S., 1932: ibid.
891001?-06.M-FB.(AELU:PA799/16684)(28.11.93).(CO.1)