sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
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MAURUS A SON PERE

à la Halle le 27 août 1789.

Mon cher Père,
A juger de votre dernière lettre du 18 août, il faut qu'il y a une de mes lettres adressée à mon frere de perdue. J'aurois bien souhaité de vous ecrire tous les jours, si mes occupations n'etoient pas d'une manière, que je n'ai pas un moment à moi. Pourriez vous bien le croire que je mene vraimant la vie d'un forçat? Toute la journée en course, ne dormant la nuit que tout au plus deux à trois heures, je ne conçois pas, que je jouis d'une santé aussi parfaite que la mienne.
La catastrophe fatale est enfin arrivée le 18. Paris a manqué de pain un jour, car on ne peut pas compter 400 sacs qu'on a distribué ce jour au lieu de 2400-2500 qui est la consomation journaliere dans un temps de disette.
Actuellment la recolte faite, peu à peu les approvisionnements vont avoir lieu, et avec l'abondance il est à esperer, que l'ordre, le calme, la paix rentrera dans Paris.
Si des grands besoins font cesser toute loix: il arriva de même à la Halle, où à la fin tout fut desordre. Voyant que par la douceur, la persuasion, le point d'honneur je n'ai pu parvenir à bout à maintenir le bon ordre, à remedier aux abus, à des petits pillages mêmes, je pris la liberté d'écrire à Mr: Bailly, que ne pouvant plus resister au torrent, à operer le bien, d'ailleurs ne jugeant pas à propos d'employer la force dans un moment si malhereux, chose, dont mon coeur repugne: qu'il ne me reste plus d'autre partie à prendre, que de le prier, de vouloir bien permettre que j'ecrive au colonel, pour que je me fasse remplacer par un homme plus agé plus experimenté, par consequent plus propre aux affaires que moi.
Mr: Bailly, qui fut le lendemain à la Halle pour affaire, non seulment n'a voulu accepter ma demission, mais y ajouta même, qu'il s'en fachera, si je lui en dirai encore un mot.
Dans tout autre temps j'aurois été ravi d'une marque aussi flateuse que celle là: mais dans ce moment je ne sais que partager le mal avec les boulangers, qui m'appellent leur pere, et dont la situation est la plus malhereuse, qu'on puisse s'imaginer. Non seulment ils font des pertes considerables, mais tous les jours ils [s]ont exposé dans leurs boutiques à y être asommés, assassinés par la populace, quand elle ne trouve pas de pain.
Comme il y a dans ce corps bien de gens, qui n'ont pas eu ce qu'on apelle de l'education: vous sentez bien, que dans cette position l'homme pour avoir de la farine, ne craigne pas la bayonnette. Preuve de cela, ce qui est arrivé ces jours passés à un sergeant de gardes françoises qui a voulu faire avancer une voiture d'une place, où elle fut arrêté par les boulangers, à une autre place, où elle fut destinée. On s'échauffa de part et d'autre. Un boulanger s'est permis à mettre la main sur le sergeant, qui n'étant pas accoutumé, à se voir traité de cette façon là, voulut fusiller cet imprudent. Dejà les soldats prenant part à la disgrace, qui venoit [d'] arriver à leur sergeant, baissoient de même leurs bayonnettes. La providence a voulu que je sois tout près. J'y accours, je me jette eperduement sur le corps de ce malheureux pour le mettre, en le couvrant de mon propre corps, à l'abris du juste ressentiment des gardes françoises, que j'ai calmé ensuite, et aux quels un moment après je fis rendre satisfaction. Si malheureusment il étoit arrivé quelquechose de facheux au boulanger, deja une vingtaine de leur confreres se sont detachés, pour tomber à leur tour sur les gardes françoises.
S'il y a des moments que je jouis, d'avoir empeché bien de mal, d'avoir fait le devoir de l'homme, du citoyen, du militaire sans avoir eu d'autres motifs en vue que de faire le bien: il est d'un autre coté bien facheux bien desolant de se voir exposé à des procedés injustes.
Mr: de La Rivière électeur ayant exercé pendant cinq semaine n'ayant repos ni jour ni nuit, la fonction de comissaire, il vient en être deplacé par la cabale la plus indigne de la part de ceux, qui n'ont pas osé y paroitre [de] crainte pour leur vie, et qui reviennent au moment que l'espoir d'une abondance prochaine va faire renaitre le calme dans tous les esprits. Je n'ai pas tardé à être enveloppé en quelque façon dans la disgrace de mon ami.
Un jour le marquis de La Fayette m'ayant prié de passer un moment chez lui, je me suis rendu sur le champ, croyant, que dans ce moment tout citoyen, ne doit avoir rien de plus fortment à coeur que l'interêt general.
Arrivé chez lui il me dit de la part du comité de la subsistance, après m'avoir dit des choses bien flatteuses auparavant, que je maintienne les nouveaux comissaires, leurs prete main forte en cas de besoin, que, ne devant avoir en vue dans ma place, où je suis, que l'ordre, la tranquillité, la paix, je n'entre point dans les torts ou de l'un, ou de l'autre des comissaires, indifferent, que qui que ce soit, qui exerce cette fonction là.
Voyant que mon général etoit trop occupé pour que je puisse lui repondre là dessus: je me suis retiré pour faire sur le champ mes plaintes à Mr: Bailly, en lui disant ce qui venoit [de] m'arriver. C'étoit assez dire à un galant homme, qu'on se mefie absolument de sa prudence, ou qu'on a fait des mauvais rapports de ma conduite.
"Comment se peut il, y ajoutois je, que le comité de subsistance prends la liberté de juger un militaire sur un simple rapport - je ne sais pas de qui? Avant que de me fletrir de cette façon là m'at on entendu là dessus, m'at on fait voir mon accusateur, quels sont mes torts, où sont les preuves, les temoins?N'ayant aucun reproche à me faire, que je ne demande pas de la grace mais de la justice. Si j'ai manqué peut être, c'est, de n'avoir point voulu executer l'ordre infame du comissaire, de faire mettre un officier de la milice à la porte, qui est venu me voir, et n'a eu d'autre tort que d'avoir été ami intime de Mr: de La Rivière. C'est le même officier qui par tant d'actions si distinguées fut decoré de vous même d'un ruban semblable au mien, qu'il a reçu de la main de votre epouse? C'est à ce point là, qu'on a voulu m'avilir, si j'avois été capable d'y donner."
Mr: Bailly a pris ma cause et m'a declaré, en me retournant le soir à l'Hôtel de Ville, que non seulment on n'a porté aucune plainte au comité de la subsistance à mon égard qu'il n'y en fut point question, mais qu'il s'expliquera lui même avec Mr: le marquis de La Fayette là dessus.
Le lendemain j'ai voulu ecrire à Mr: de La Fayette et lui faire part de l'arrêté du comité de la subsistance. Mais le général Maillardoz, qui est venu me voir, m'ayant dit, que je ne pousse pas les choses plus loin, je me suis contenté du temoignage du Comité, qui dans cette occasion n'a pas manqué de me dire les choses les plus flatteuses.
le 30 août
Que la providence est juste mon cher père! Le meme peut être, qui fut la cause de mes desagrements - hier je lui ai sauvé la vie. Fondeur est son nom. Il fut deputé du comité permanent, dont il est membre, pour aider les comissaires dans leurs fonctions penibles, et s'etoit attiré par sa violence par ses mauvais procédés à l'égard des malheureux boulangers la haine génerale de ce corps là. Un mauvais propos fut le signal de l'émeute. Je fis comme la prémiere fois poster mon monde aux portes du bureau. Mais cette fois l'orage etoit plus violent. C'est par force, qu'on voulut entrer, pour s'emparer de ce personnage odieux, pour l'assommer. Quelques uns etoient de l'avis de le pendre à la premiere lanterne.
J'ai soutenu les premiers chocs sans employer d'autres armes que la raison et la parole et la fermeté. Les plus chauds les plus determinés, ne voulant me manquer à ce point là de me passer sur le corps, ils ont formés le complot, de m'enlever de mon poste, de me mettre de là dans un lieu ecarté, et donner ensuite assaût de tout part au bureau. D'autres mieux intentionnés se sont joints à moi pour empecher cela. Enfin pour parler avec plus de facilité à mon monde les boulangers m'ont mis sur leurs epaules. C'est là où j'ai éprouvé une sensation bien douce, voyant, qu'aussitot que je fus de cette façon là apperçu de tout le monde, que tout le monde battit les mains et cria: "Bravo, il faut l'ecouter tous." Sur ces entrefaites voici des troupes, qui arrivent: trois fois ils sont entrés trois fois ils furent repoussés au dehors par les boulangers. Enfin le comte d'Ogny commandant du district de Saint-Eustache étant arrivé les boulangers à la fin sont convenus, que c'est entre nos mains que cet imprudent soit remis, et que nous le remettions entre les mains du bureau de la subsistance à l'Hôtel de Ville, qu'à cette condition on ne touchera pas à sa personne. Après avoir reçu cette assurance nous entrons dans le bureau, et nous avons la desolation d'apprendre, qu'aidé par des boulangers même, Mr: Fondeur s'etoit evadé par une porte de derrier de fer qui communique aux greniers. C'est moi, qui me charge de la comission peu agreable à la verité d'en faire part aux seditieux. Je sors disant que telle et telle chose nous vient [d'] arriver. "Notre bonne foy notre honneur est compromise. Vous avez vu de la façon que je vous ais traité en tout temps. S'il y a un seul entre vous, qui croit que je fus capable de vous tromper, d'avoir eu part à cette evasion là: dès ce soir je demanderai ma retraite, et je m'en irai dans ma patrie." Un cri general se fit entendre: "Non! Vous n'etiez pas capable de cela."
Tout [d'] un coup je vois du tumulte je m'apperçois des armes, des gardes françoises, qui sont entrés au nombre de 1500. Les boulangers s'enfuyent, on met main basse sur les plus determinés, et finit, par les mettre tous à leur tour à la porte.
Voyant que bien de braves gens bien d'honnetes citoyens etoient compris de cette disgrace, d'ailleurs faché, qu'on avilisse à ce point un corps auquel j'ai tant de reconnoissance: je me suis donné toute la peine possible, pour arrêter des procedés pareils, mais ne pouvant plus resister à l'impulsion, qui fut une fois donnée, je me suis retiré. Heureusment, que personne n'y fut blessé que moi seul, quoique ma blessure au front, que j'ai attrapée de la bayonette d'un fusil, qui dans la bagare étoit tombé sur moi, n'est d'aucune consequence.
Cette affaire peut bien avoir durée près de trois heures. Fatigué à la fin de tant de peines, assis sur une chaise je me suis vû entouré de tous les officiers de la milice, qui me combloient tous des louanges auquels j'ai repondu avec toute cette modestie, qui doit être en tout temps le partage d'un militaire. Un commandant, je ne sais de quel district, m'ayant dit, qu'il en fera sur le champ son rapport au marquis de La Fayette: je lui ai dit, qu'il lui dise de ma part, que je me suis fidelment acquitté de ce, qu'il m'avoit dit ces jours passés. Le comte d'Ogny de retour de Versailles m'a dit, qu'il en avoit fait le rapport au Roy de ce qui s'étoit passé à la Halle.
Non seulment je n'ai rien perdu dans cette affaire dans l'esprit des boulangers, mais ils m'ont meme donné un nouveau témoignage de leur affection, et de l'estime qu'ils me portent. Un nouveau deputé du comité permanent pour aider les comissaires, ayant trouvé fort mal que je me faisois peigner au fond du bureau je lui dis poliment, que je n'avois pas d'autre appartment, que dépuis deux mois personne n'a trouvé à redire à cela, et que je suis tel et tel. L'autre voulant continuer dans ce ton, je lui dit: que nous n'etions point fait, pour donner en nous querellant du scandal. S'il avoit des plaintes à porter, que je saurai bien lui repondre là dessus.
Quelques boulangers l'ayant entendu: ils en ont averti leurs camarades. Un quart d'heure après on vient m'avertir, que les boulangers se sont portés au bureau, qu'ils veuillent absolument mettre le deputé à la porte pour avoir manqué à leur commandant.
J'y accours, je tache de les appaiser, disant, que s'il m'avoit connu, il ne m'auroit point traité de cette façon là, que ce n'etoit qu'une meprise de sa part. Combien j'ai eu de peine pour calmer les esprits, et meme pour fermer la bouche à ceux, qui ont entendu les propos!
L'affaire finie je prends le deputé à part pour lui demander une explication entre nous. Ce deputé ayant tout désavoué en y ajoutant les excuses les plus polies les plus amicales, je me suis rendu chez le colonel, pour savoir, si je puisse me contenter de cette satisfaction là. Le colonel m'ayant dit qu'oui, les choses sont restées là.
Le repas n'a pas encore eu lieu. Il se peut que je reste encore une 15aine de jours ici jusqu'au moment que l'abondance sera revenu, et qu'on n'aura plus besoin des troupes à la Halle. C'est à cette époque qu'il se fera, et qu'ils m'accompagneront tous à Courbevoie tant qu'il y a de boulangers à ce qu'un de mes amis m'a confié en secret. En attendant vos cher[e]s nouvelles, je vous embrasse de tout mon coeur.

Meyer de Schauensee Offr
commandant du poste de la Halle au bled.


[sans adresse]

Original: AELU PA 802 / 16'722.
Réponse du père: 9 septembre.
890827-30.M-PE.(AELU:PA802/16722)(10.11.93).(CO.1)