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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
890802 MAURUS A SON PERE
à la Halle le 2 août 1789.
Mon cher Père!
Il est temps, mon cher pere, que vous
sortiez une fois de l'inquietude, que ma situation a dû causer à
votre tendresse. Sachant, combien je vous tienne à coeur, que votre
esprit se débarasse de toute crainte, de tout songe affreux, dont votre
imagination fut affligée tout ce temps là: c'est pour ouvrir la
paupière au plus beau de vos jours.
Ah mon père! Pourriez vous
bien vous imaginer, que votre fils partage le sort de Mr. Necker, c'est à
dire, que je joüis dans ce moment de la satisfaction la plus douce, la plus
pure, la plus parfaite, dont on puisse jouir, celle, de se voir aimé,
estimé, fêté de toute une nation.
Ce que j'ai
prévu dans ma dernière lettre adressée à mon
frère, est arrivé. Le desespoir de pauvres boulangers,
se voyant tous les jours à la veille [d'] être assaillis par la
populace faute d'assez de pain, étant parvenu à son point, un
propos mal à propos de la part du comissaire a donné le
signal.
L'ayant apperçu je fis prendre sur le champ les armes
à mon monde en le postant aux portes du bureau, pour en deffendre
l'entrée, afin qu'on ne touche pas au comissaire, à qui on [en]
voulait par force.
Sur ce bruit voici trois compagnie bourgeoises, qui
arrivent pour prêter main forte. Composée la plupart de la lie des
gens payés pour faire le service pour d'autres, mêlés avec
quelque militaire fuyard, c'est comme cela qu'on apelle les deserteurs.
Afin pour être maitre de poste, je fis fermer les
grilles.
Quelle desolation pour une ame sensible, que de voir ces gens, au
lieu d'user de la moderation, de la douceur, de la persuasion, sans moeurs sans
principes, sans humanité, les uns fondre sur ces
malheureux boulangers le sabre à la main, les autres
s'en saisir, et de les traiter de la manière la plus indigne!
Voyant
ces désordres, et craignant que ces sortes de brutalité ne feront,
qu'échauffer d'avantage tous les esprits, et finiront par avoir les
suites les plus funestes: alors j'ai pris la resolution, recomendant mon poste
aux sergeants, de me jetter sans armes sans chapeau, en abandon au plus fort de
la mêlée, et au milieu de sabres et de bayonettes pour deranger la
foule, et pour debarasser ceux desquels on s'etoit saisi: "Qu'on ne fasse pas de
violence! m'ecriai je. Ces sont des citoyens dignes de notre compassion, qu'on
relache les prisonniers, et que tout le monde se calme!"
Un chef ou
officier, que sai je? de la milice voulant me faire de remontrances, que je
leurs arrache des victimes, je lui ai repondu, qu'étant de la part du
Roy, je ne rendrai compte de mes actions qu'à dieu, au Roy, et à
la nation, que par consequent je demande de la soumission, ou que je ferai faire
feu sur eux même.
Enfin après une heure de débats, de
harangues, de prières je suis parvenu, à retablir le
calme. Il n'y a eu que deux hommes légèrment blessés de la
milice.Tout le monde s'est retiré en paix.
A peine, revenu un peu
à moi même, goutois-je dans l'interieur de mon ame cette
satisfaction, qui est la suite de bonnes actions, ma tête appuyé
contre un sac de farine, qu'on venoit me dire, que les boulangers ont
deputés à l'Hôtel de Ville pour faire part de ce, qui se
passa à la Halle. Un sindic à leur tète s'y est
exprimé energiquement en peu de mots, en adressant la parole aux
electeurs: "Je ne suis pas orateur, messieurs mais nous devons tous la vie
à l'officier suisse."
Le lendemain, Mr. Bailly le maire,
personnage qui vous sera connu par renommé, est venu à la Halle.
Ce n'etoit pas tout à fait pour moi, mais à la fin, ses affaires
faites, il a eu la bonté de me mener au milieu de la Halle. C'est
là, où il me combla de louanges, que certainment je n'ai pas
merités. Il detacha ensuite son ruban de son habit, pour me l'attacher
lui même et finit par m'embrasser deux fois de suite, ceremonie, qui fut
suivie des acclamations générales de tout le monde à la
Halle.
Alors je pris la parole pour lui faire des remerciments, à
quoi je m'étois preparé d'avance.
Mr: Bailly en fut si
content, que le même jour il a poussé la generosité,
à écrire à Mr: d'Affry pour le prier, en me lui
recomendant, que je ne sois point relevé, jusqu'à ce que
l'abondance, revenue à Paris, ne laisse plus à craindre aucune
trouble.
Les boulangers, pour marquer leurs reconnoissance, se preparent
à me donner un grand repas, ainsi qu'à tout mon detachment, chose
qui fera époque dans le régiment, mais que j'ai prié, de
remettre à un temps plus propice.
Le soir l'Hôtel de Ville m'a
envoyé une superbe cocarde, ainsi qu'à tout mon detachment.
Ce
n'est pas tout mon cher père, on va s'employer pour moi, pour me faire
avoir la croix de Saint-Louis.
Pourquoi faut il, qu'il n'y a pas de plaisir
dans ce monde sans qu'il y a de l'amertume, que me cause les larmes, que je vois
couler ici tous les jours! Combien de declamations ai je entendu, qu'a[u]cun
acteu[r ni aucun]e actrice ne saura jamais mieux rendre? Quel
avenir funeste me fait redoûter la disette affreuse de farine, qu'on fait
venir à la poste! Ah s'il étoit possible d'effacer cette semaine
de ma vie, je ne hésiterois pas un moment. C'est à la providence,
que nous nous sommes remis, c'est elle, qui nous a sauvé bien de fois:
elle veillera sans cesse sur nous et conservera la capitale
des suites les plus funestes, dont elle est
mena[cé]e.
Adieu mon cher père que je vous
embrasse et tous les mien[s] de tout mon coeur.
[sans signature]
A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée sé= / =nateur /
A Lucerne / en Suisse
Original: AELU PA 802 / 16'722. Réponse du père: 18 août.
890802.M-PE.(LU: PA 802/16'722).(11.5.95).(CO.1)