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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
890726 MAURUS A FRANZ BERNHARD
à la Halle le 26 juillet [1789]
Mon cher frere!
Je n'ai pas encore bougé mon cher frere de
l'endroit où je suis, ayant toujours encore mon monde avec moi.
Jusqu'à présent je suis parvenu à y prévenir tout
desordre, et de maintenir dans tous les temps l'ordre, le calme, et la
tranquillité à la Halle, conduite qui me vaut l'éstime non
seulment des electeurs, qui y sont deputés tous les jours du
comité permanent, mais encore de tout le voisinage jusqu'aux filles qui
me se sont offertes de la mellieure grace sans qu'elles veuillent recevoir le
moindre salaire pour cela.
On nous dit, que Mr: Necker est dans votre
voisinage, et qu'il ne pense pas revenir en France, qu'au moment que la
constitution soit etablie. Si cela est, nous ne sommes pas encore au bout du
compte et je crains que cela n'excite pas des nouvelles troubles parmi la
populace composée de la lie du peuple, des ces individus grossiers,
privés d'éducation, sans moeurs, sans principes, et n'ayant
souvent d'autre asyle, que des retraites obscures, où ils se
dérobent à la vigilance des loix. De tels êtres sont les
fleaux de la societé, et dans les grandes révolutions, ils sont de
toutes les factions, de tous les parties. Toujours ils gagnent aux chanchements,
parce que ils n'ont jamais rien à perdre.
Si pour se mettre à
l'abri de ces gens la bourgeoisie ne redouble pas sa vigilance, si tant de
courses tant de fatigues, dont elle est accablée, sont capables de
rallentir son zèle, je crains qu'il lui arrivera ce qui est arrivé
à Hannibal à la bataille de Canna[e] "de n'avoir pas su profiter
de la victoire, qu'il venoit à remporter sur les Romains."
Tu sauras
déja à peu près ce qui s'est passé avec Mr: Foulon
nommé controleur general à la place de Mr: Necker et de Mr:
Berthier intendant de Paris son beaufils. C'est en vain que les electeurs, le
marquis de La Fayette, tous les gens de bien ont employé des
prières des larmes, ont épuisés toute leur eloquence,
à fin "que ces gens là avant que dêtre executés
subissent un interrogatoire, qui etoit de la plus grande consequence pour
decouvrir les complices, qu'ils soient entendus, et qu'ils soient
jugés ensuite après les loix." De crainte, qu'on ne mette pas le
feu à l'Hôtel de Ville on étoit obligé de rendre le
premier à la fureur de la populace. Il fut pendu deux fois. La corde
ayant cassée deux fois de même, un garçon boucher lui
tranchat la tete, qu'on portat ensuite en thriomphe sur une pique par tout Paris
ayant une botte de foin dans la bouche, allusion au propos, qu'il a tenu quelque
temps auparavant, qu'il nourrira le Parisien avec du foin. Le corps de cet
infortuné fut trainé nu par les rues.
Mr: Berthier l'intendant
étant arrivé de Compiegne quelques heures plus tard on eut la
cruauté, de lui offrir en chemin la tete sanglante de son beaupere, qu'il
embrassa. C'est en vain, qu'arrivé à l'Hôtel de Ville, qu'on
a voulu le soustraire à la populace: plus qu'on voulu l'appaiser plus les
cris redoubloient, il fallut y ceder enfin. Il fut pendu à la même
lanterne. Ayant eu le même sort, avec son beaupere, que la corde s'est
cassé, tout le monde alors se precipita sur lui, et l'assomma de coups de
cannes. Son coeur, ensuite, lui fut arraché d'un garçon de
13 ans. On mit sa tête comme celle de Mr: Foulon au bout d'une pique; mais
son corps fut haché en milles morceaux, et fut emporté de la
populace, contente quiconque pouvoit se vanter, d'avoir des lambeaux de ce
malheureux.
De tels traits deshonorent la nation, ou font voir les suites du
despotisme le plus absolu. Si le gouvernement avoit toujours été
doux, jamais le peuple ne se seroit porté à des excès
pareils. En se remettant en liberté, il a cru devoir traiter de la
même maniere ses oppresseurs, qu'il fut traité d'eux depuis un
temps infiniment trop longue.
Il est encore à craindre, que ces
sortes de spectacles ne rendent le peuple sanguinaire, cruel, insolent,
prèt à se porter à tout excès si on n'employe pas au
plus vit des moyens les plus efficaces pour remedier à cela. C'est
à des scelerats qu'on [en] veut aujhourdui, mais demain un honnête
homme, dont la phisionomie a le malheur de deplaire au public, ou qui a des
ennemis, qui veuillent le perdre, subira le même supplice.
Mr: de
Lally en faisant le rapport à l'Assemblée nationale de ces
horreurs y ajouta. "Un jeune homme eploré est entré ce matin chez
moi, s'est precipité à mes pieds, baigné de larmes et
m'embrassant mes genous. >>O vous, dit il, Monsieur! qui avez passé
votre vie, à pleurer un père, à réabiliter sa
memoire, par ce nom sacré intercedez pour moi auprès de la nation.
Rendez moi le mien, sauvez le de la mort, qui l'attend!<< Cet
infortuné jeune homme etoit le fils de Mr: Berthier, intendant de Paris.
Helas! je n'ai pu appuier ses touchantes prieres; l'Assemblée ne s'est
point formée, et le soir le pere de ce malhereux a été
executé de la manière la plus affreuse."
Que cette
Assemblée nationale se rende digne de la confiance, que la nation eut
toujours en elle! Que sa conduite est belle! Que ses demarches ont toujours
été sages, nobles, loyales, enfin dignes des plus grands
éloges non seulment des contemporains, mais mème de la
posterité la plus reculée! Chargée de la part du roy,
ne quid respublica damnum capiet, ils se sont presentés, et
le calme a reparu dans la capitale. Un mot de leur part a suffi pour pacifier la
France. Ah si Louis au lieu, d'entendre la cabale, s'etoit jetté au
commencement tète baissée dans les bras de la nation, qui l'aime,
qui l'idolatre, combien de ces scenes affreuses il se seroit epargné,
dont son coeur bon, humain, bienfaisant doit être desolé! Jamais on
a voulu porter atteinte à son autorité, qu'on lui avoit
declaré de la conserver dans toute son integrité, telle enfin que
ses predecesseurs l'ont possedé dans tous les temps. La nation ayant
toujours eu lieu de se plaindre de ses ministres, y at il quelque chose de plus
juste, que de vouloir, qu'ils soient responsables de leurs actions envers elle?
Il est temps, que le citoyen sorte de son engourdissement et de sa
stupidité: la liberté de la presse etablie, les esprits s'y
echaufferont , chacun peut s'instruire, des sentiments ennoblis, abolition de
bien d'abus, de bien de prejugés, joint à une infinité des
bien en seront la suite. Ah que Mr: Necker ne tarde pas de se rendre aux v[o]eux
de toute la nation et de revenir en France, pour mettre l'ordre dans les
finances, travailler à une repartition egale d'impots, et d'achever un
bel ouvrage qu'il a commencé, et qui lui assurera la reconnoissance et
l'immortalité de toute la posterité; qu'est ce que le
François peut desirer ensuite de plus, ayant un roy, qui est ennemi de la
depense, vertueux comme Louis douze, populaire comme Henri quatre, dont la
relligion enfin ne pourra plus être surprise! Jamais la France avec les
avantages de sa situation, et la fertilité de son sol ne manquera
des moyens de payer une dette aussi grosse que la dette nationale, sans avoir
besoin, avoir recours à la banqueroute destructive et si deshonorante
pour toute la nation.
Voici à peu près comme j'envisage la
chose. Des nouvelles plus recentes je vous dirai, qu'on travaille dans ce
moment, que les deserteurs rejoignent leurs drapeaux. J'en doute, que la chose
se fasse si aisement. Il n'y en a pas mal de nos régiments, qui courent
le pavet de Paris, et dont quelques uns ont vendu l'habit uniforme en se mettant
en bourgeois. Ce qui concerne notre régiment, il y a eu aussi du
debandage ces jours passés mais particulierment dans les compagnies de
Durler et Pfyffer, ce, qui apprendra à ces messieurs de ne
choisir à l'avenir, que des gens du pays, dont aucun n'a deserté,
et de les traiter ensuite mieux, qu'ils font.
Je viens [de] recevoir une
lettre de ma chere soeur, et une autre de ma cousine Josephine,
qui me recommande son cher frere, que je n'ai vu qu'une seule fois au Champ de
Mars. Si vous la verrez, vous n'aurez qu'à lui dire, que le
régiment de Châteauvieux, n'ayant eu aucune affaire, il est
à presumer, que son cher frere, pour lequel elle meurt d'inquietude, s'en
retourne tranquillment pour sa garnison. On dit que la tête de Mr:
Besenwald fut mise à prix de 40'000 # chose, de quoi je ne suis point
garant, tout ce, que je sais, c'est qu'il est bien hai, et qu'on parle bien du
mal de lui par tout. S'il avoit été du complot, comme il y a de
l'apparence, qu'il seroit beau, que la nation suisse le fasse revenir chez elle
[pour ex]aminer la conduite de ce chef, et pour le juger s'il fut
trouv[é cou]pable! Je viens [de] relire ma lettre, où je
trouve bien de radotage. Que faire? Je suis trop paresseux pour la recommencer,
convaincu d'ailleurs, que tu ne fera attention qu'à l'attachment que te
porte et portera toujours ton cher frère. Milles choses de ma part
à mes parents, freres, amis, en les assurant de l'etat parfait de ma
santé. Adieu.
[sans signature]
A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée / le fils. / A
Lucerne / En Suisse.
Original: AELU PA 8O2 / 16'722.
890726.M-FB.(AELU:PA802/16722)(10.11.93).(CO.1)