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Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee |
890709 MAURUS A FRANZ BERNHARD
Paris à la Halle le 9 juin [recte juillet] 1789
Mon cher frere.
Ayant reçu ta lettre, ainsi que celle de ma
chere mere, je me hâte à y repondre, en y joignant la copie de la
lettre de Mr: Göldlin, que je viens [de] recevoir au même
instant. Je ne sais pas, d'où il vient que plusieures de mes lettres ont
arrivées si tard, ayant pourtant été mises à temps
à la poste. En revenant sur la lettre de Mr: Göldlin, soyons nous
justes, en avouant, que Mr: Göldlin ne pouvoit pas se refuser bien
aisement, au moins en apperence au jeune Göldlin, vu les raisons, qu'il me
donne, sans compter celles, que nous ignorons peut être.
Quant aux
reflexions, que tu me fais sur des engagements nuptiales, je conviens avec toi,
que cette idée est hors de toute saison dans ce moment, vu que la
compagnie après la mort du propriétaire ne m'échoueroit pas
en proprieté, chose, que Mr: Schumacher m'a avancée comme le
tenant de la bouche de Mr: Göldlin, du contraire duquel je te fis part
à temps, afin que vous puissiez prendre vos arrangements là
dessus. Il est vrai, on me disoit, que je pourrai avoir après la mort ou
la retraite du proprietaire une compagnie de grenadiers, chose, qui ne se refuse
pas dans ces circonstances. Mais à la fin ces ne sont que des
espérences, qui peuvent se trainer en longueur, sont sujettes à
des accidents, dependent entièrment des faveurs. C'est là la
raison, pourquoi je n'ai plus insisté là dessus. Car ce, qui
regarde la demoiselle je conviens encore avec toi, qu'elle ait reçu
mauvaise éducation, qu'elle est ignorante enfin telle, à
peu près, que tu me la depeins. Mais en l'examinant de près en
bien d'occasions, j'ai cru de m'appercevoir à travers de la
matière, que son ésprit étoit susceptible de beaucoup de
culture, qu'elle avoit infiniment de douceur dans le caracter, et ce, que j'ai
recherché en vain chez les deux autres, point de presomption et un fond
naturel d'honêtete: le tout me faisant croire, que si cette demoiselle
avoit le bonheur de tomber encore à temps dans une bonne maison
d'education, mais non pas dans un couvent, où ni le coeur, ni l'esprit ne
puisse gagner, qu'un degrés de corruption de plus, qu'elle pourroit, un
jour, être dans le cas, de faire le bonheur d'un homme, et donner une
bonne éducation à ses enfans. Mr: Martig du departement de
la Guerre, auquel rien n'echappe de tout ce qui s'y passe, avec lequel je suis
lié non seulment par des liens de l'amitié, mais encore par celles
de la maçonerie ne m'a point encore donné des nouvelles de
Versailles, ce qui me fait croire, que le travail n'est point encore
entamé. Si le temps me le permets, j'irai moi même un de ces jours,
s'il se peut à Versailles, pour voir, quelle tournure cela veut
prendre, et pour y revoir de meme mes cheres connoissances, telle que le comte
de Bonville, Mirabeau, Renaud etc. Je ne sais pas si tu le sais,
qu'en peu, il y aura 8 régiments suisses campés au Champ-de-Mars.
J'y etois avanthier pour voir de mes chers camarades tels que les officiers au
Châteauvieux et Salis Samade, des derniers Salis Sewis et Frey
m'ont chargé de te dire bien de choses de leur part.
C'est la
fidelité de notre nation pour le Roy, ensuite la conduite indigne des
gardes françoises, au[x]quelles on ne peut point se fier, (car quoique
que le roy leurs ais [?] pardonné à la prière des Etats
généraux, il donnent encore tous les jours des marques de leurs
desobeissance et d'indiscipline) joint à la peur plus que panique du
duc de Chatêlet et de Mr: Crosne lieutenant de Police,(ce
dernier s'étant fait garder dans son hotel le jour de l'émeute au
faubourg Saint-Antoine par tout un bataillon des Gardes suisses, qui nous a
procuré l'honneur, être apellés autour [de] la personne
sacrée du Roy. Ce n'est pas tout, notre corps s'est si bien
comporté dans toutes les occasions, que nos capitaines de garde à
Versailles ont reçu l'ordre de la part du Roy, de se mettre, pour le peu
qu'il y ait du bruit à Versailles, incessement avec toute la garde dans
les appartements même du Roy.
Il est sûr et certain, que notre
soldat s'est comporté avec une obeissance, fidelité, bonne
volonté, valeur, sang froid dans toutes les occasions, que je ne sais, de
quoi je dois être plus étonné, ou de sa vertu, ou de
l'avarice infame de plusieurs de nos capitaines, qui entre nous laissoit
manquer le soldat meme du necessaire pour son existence, et dans un moment,
où les gardes françoises donnoi[en]t la mauvaise exemple de
l'indiscipline aux notres, sollicités eux mêmes à plusieures
reprises par des promesses et de l'argeant de leurs suivre, dans un moment
enfin, où il ne s'agissoit de rien moins que de la conservation du Roy,
de la tranquillité du citoyen, et de l'honneur de la nation. Que je suis
honteux, de dire, que la gratification de 8000 # donné par le Roy
à la troupe, au mois d'avril, pour la soulager un peu de ses fatigues
occasionnés par toutes ces émeutes, au lieu [d'] être
distribuée au soldat à raison [de] tant par jour, fut
employée, pour couvrir un deficit de 80 # par mois, que la cherté
du pain avoit produit dans la caisse des capitaines depuis quelques mois! Le
soldat le bon soldat l'a su, souffroit, et n'a point murmuré!
Touchés de tant de constance et de tant de misère les officiers se
sont assemblés, on fit faire des representations fort vives à
Mr: Besenwald, qui, les ayant senti volontiers accorda, je ne dis pas des
douceurs, mais au moins le necessaire à la troupe, terrassée par
tant de marches et detachments continuels. Sans cela nous etions tous resolu,
d'abandonner nos appointements aux soldats, et de faire chère avec lui.
Que dans ce moment on nous fasse marcher pour donner assaut à l'enfer, le
soldat se fera hacher en pieces, mais jamais nous abandonnera pas!
Je te
dirai encore que nous sommes dans l'attente de recevoir demain ordre de camper
de même, et comme je me porte bien, tu peux bien t'imaginer que cela me
fait plaisir. Je ne me suis trouvé incomodé, que deux jours de la
fievre suite de la fatigue. La seconde nuit ayant entendu battre la generale, et
dans la persuasion, que cela sera contre les canards de gardes françoises
apellés dans ce moment les bourgois, je me suis elancé de mon lit,
et je crois, que c'est à l'ardeur de marcher contre eux, que je suis
redevable de ma prompte guerison. Si dans ce temps j'avois invoqué
quelque saint pour me rendre ma santé, alors c'est à lui, qu'il
auroit fallu attribuer ce miracle, qui n'est dû qu'aux gardes
françoises.
Ah je respire. Voici un orage, qui fut fort, mais qui a
heureusment passé. C'est à la Halle, que je t'ecris, où le
major m'a envoyé ce matin avec 50 hommes pour y garder le bled, et
entretenir le bon ordre. A une heure et demis il m'envoye une ordonnance avec
l'ordre, d'ètre sur mes gardes. Alors le soldat m'a conté que le
peuple s'etoit saisi d'un mauvais sujet au Palais-Royal pour avoir
accusé un homme bien né de lui avoir volé un mouchoir et de
le connoitre pour un tel qui fut foueté et marqué à
Versailles. Tous les deux ayant été mené chez le
comissaire, le comissaire a trouvé, que le jeune homme etoit innocent
accusé à tort. Alors quelqun s'avisa de dire, qu'on n'avoit
qu'à voir, que celui, qui fut l'accusateur, est lui même celui, qui
fut foueté et marqué à Versailles, et que c'étoit le
plus grand gueux et l'espion le plus infame, qu'on puisse voir. Alors le peuple
sans attendre l'ordre du comissaire lui arracha les habits. La chose
s'étant trouvé comme cela, la populace l'a emmené avec lui
à force, le maltraita, et le faisoit courir an devant d'elle.
A peine
le soldat avoit il achevé, que j'entends les cris d'une populace
effrenée, qui, en s'approchant, obscurcissoit l'air de la
poussière, qu'elle excitoit sous ses pieds. Alors je fis battre l'alarme,
fermer les grilles, et prendre les armes déja chargé[e]s à
balle. Quelle nouvelle surprise! L'homme qu'on poursuivoit, a pu s'echapper et
se sauver à la Halle avant que les grilles de fer furent fermées,
et je me vis entouré au dehors de 600 à 700 hommes, qui me le
redemandoi[en]t d'un ton assez modeste. Le premier mouvement de mon ame etoit,
de ne voir en lui qu'un homme, un malheureux, qu'il falloit arracher à
cette populace indigne, qui finira par l'assommer. Mais faisant reflexion que
dans un quart d'heure de temps je serai entouré de 5 à 6000, et
d'avantage, des curieux, des gens malintentionnés, la lie enfin de Paris,
qui ne se feront point persuader de s'en aller, avant que cet homme là
leurs soit delivré; et comme c'étoit le jour, qu'on donnoit
à la Halle au boulangers de la farine qui leurs étoit necessaire,
pour faire le pain le lendemain, par consequent le marché en sera
interrompu, et Paris manquera de pain, j'ai dit, que pour avoir donné de
la protection à un homme, qui en étoit indigne, il en resultera,
imanquablement, qu'il y aura du sang repandu, car pour le peu, que j'avois
été insulté, à mon tour j'aurois été
obligé de faire faire feu à travers les grilles sur la populace,
cela joint au danger, que les grilles à la fin ne soient
forcé[e]s, n'ayant pas assez de monde, pour faire face par tout, et ce
prodigieux amas de bled et de farine ensuite gaté et pillé, avant
que les troupes du camp arrivent, ce qui auroit mis la dernière
consternation dans tout Paris: je me suis resolu sur le champ, de le faire
sortir, et de l'abandonner à son sort. A peine le mot fatal, qu'il sorte,
fut prononcé de ma bouche, [Ici, à la fin de la page, manque
une ligne, à cause de l'arrachage d'une bande de papier de la marge
inférieure].
Alors la populace cria brave mon officier, battit
les mains, l'entourant, et passa son chemin.
Je viens [d'] envoyer une
ordonnance au major, curieux [de savoir] ce, qu'il me dira là
dessus, et me faire aporter mon diné. Adieu.
Navré jusqu'au
fond du coeur de n'avoir pu sauver cet homme là, j'ai eu pourtant la
satisfaction, de voir ma conduite approuvée de la part du major dans des
termes bien flatteux, ainsi que de tous les hommes sensés à
Paris.
Au Trésor royal. Le 10 juin [recte:
juillet]
A peine arrivé de la Halle à la generale le soir
on me fit marcher au Trésor royal avec 30 homme comme de coutume: et en
cotoyant le Palais-Royal j'en ai vu sortir Mrs: de Sombreuil et le fils de Mr:
de Polignac officiers d'houssards, qui furent chassés à coup de
chaises, de tables etc. de toute la populace, qui s'y trouvat. C'est que les
gardes françoises, nouvelle exemple de leur indiscipline, sont venus, je
ne sais plus en quel nombre, defier les houssards, qui sont logés dans
les écuries à Versailles au nombre de 80. C'est pour avoir fait de
la difficulté, d'y laisser entrer un de leurs sergeants. Les houssards
déja braves de metier, indignés de cette conduite,
acceptèrent le défi en pareil nombre, Pendant qu'ils etoient aux
prises ensemble, les gardes françoises deserterent du corps de garde pour
soutenir, le sabre à la main, leurs camarades, et tout ce, qu'il y avoit
de houssards encore aux petites ecuries selloient de même leurs chevaux,
pour tomber de leur coté sur les gardes françoises. Alors Mr:
de Castella, averti de ce, qui se passoit, marchoit sans retard avec
toute sa compagnie de grenadiers pour y mettre le holla, et il est parvenu de
les separer. Comme les gardes françoises sont les heros de la patrie tu
sens bien, pourquoi ces messieurs ont eu un accueil si gracieux de la populace
au Palais-Royal, outre que le nom de Polignac n'est pas le plus reccomandable.
Je viens te dire encore trois choses, que je viens [d'] apprendre dans ce
moment, que l'homme, que je fis sortir de la Halle, est mort du mauvais
traitement qu'on lui fit, qu'aux gardes françoises on a oté
à Versailles depuis leure dernière affaire les cartouches
à balle, et qu'il y a eu grande rumeur hier au soir au quartier
Montmartre, 1500 ouvriers revoltés ayant chassé à
ce, qu'on dit un detachment de cavallerie de Royal-Allemand à
coups de pierres.
Tout cela est incompatible avec l'adresse que Mr: Mirabeau
a redigée et qui fut presenté au Roy hier au soir. Comme c'est un
verbiage brillant, je te la copierai, convaincu, qu'il te fera
plaisir.
"Sire. Vous avez invité l'Assemblée nationale
à vous témoigner sa confiance. C'etoit reveiller en elle les
sentimens d'amour et de respect, qu'elle vous a voués dé sa
formation. Nous venons, Sire! deposer dans le sein de votre majesté les
plus vives alarmes, qui nous agitent. Si nous en étions l'objet, et que
nous eussions la foiblesse de craindre pour nous, nous aurions recours à
votre bonté, bien propre à calmer nos inquietudes... . Nous
n'implorons point Sire, votre protection; ce seroit offenser votre justice. Nous
avons conçu des craintes: l'interêt de nos commettans, exige, que
nous en fassions part à votre majesté; et nos démarches
sont d'autant mieux fondés, qu'elles ont pour but la tranquillité
publique, et le bonheur du monarque cheri, qui, après nous avoir applani
la route de la félicité, marche lui même sans obstacle dans
les sentiers de la vertu... . Mais Sire, lorsque les troupes marchent de toutes
parts, que les camps se forment, que les échos retentissent du bruit de
l'artillerie, qu'on transporte des provinces, que la capitale est investie;
l'Assemblée nationale peut elle garder le silence sur ces grands
mouvements? Quoi! disons nous, le Roy s'est il défié de la
fidelité de ses peuples? Eh! S'il avoit eu des doutes, ne les auroit il
versés dans notre coeur?...Où sont les ennemis de l'état?
les rebelles, qu'il faut reduire; les seditieux, qu'il faut punir? Une voix
unanime repond dans la capitale: (comme il ment) nous cherissons notre Roy; nous
benissons chaque jour le ciel du don qu'il nous a fait en le plaçant sur
le trône, notre amour n'aura d'autre bornes que le terme de notre vie... .
La relligion de votre majesté n'a pu être surprise, que sous
prétexte du bien public; ce moyen là touche toujours puissement
votre coeur. Mais si ceux, qui lui donnent ainsi de si pernicieux conseils, ont
assez de confiances en leurs principes pour les exposer au grand jour, que ne
les développent il devant nous? pourquoi cherchent ils à
s'envelopper dans les ombres du mistère?... Votre Majesté a vu
recément la subordination retablie dans Paris; les prisonniers mis en
liberté par la multitude, ont repris leurs fers; et l'ordre publique
retabli. Un seul mot de votre bouche a été le signal de la
tranquillité; mais ce mot etoit un mot de paix... . Nous vous en
supplions Sire, au nom de la patrie, au nom de votre bonheur, au nom de votre
gloire; renvoyez vos soldats, cette artillerie bruyante qui glace tous les
coeurs; ces troupes étrangères; les alliés de la nation,
qu'elle soudoie, pour la deffendre. Votre Majesté n'en a pas besoin. Un
monarque françois n'est jamais mieux, qu'au milieu de ses enfans. Soyez
gardé par leur amour. Des deputés de la nation sont
apellés, à former avec vous la constitution du royaume. Permettez
qu'ils remplissent liberment cette importante fonction. Acceptez Sire
l'autorité que tous les coeurs vous déferent; elle est la seule
pure, la seule digne des grands Rois, et l'immortel apanage des
[princes]dont vous serez le modèle."
Il est
temps mon cher que je finisse. Si mes Kanne[n]giessererien te
puissent faire plaisir, certainment je n'employerai jamais plus agreablement mon
temps de repos, qu'en m'entretenant avec toi. Adieu. Vale et ama.
Meyer de Sché
Offr.
A Monsieur / Monsieur Meyer de
Schauensée le / fils. / A Lucerne / En Suisse.
Original: AELU PA 799 / 16'684.
890709-10.M-FB.(AELU:PA799/16684)(10.11.93).(CO.1)