sgg_logo   Briefwechsel Maurus Meyer von Schauensee
890516
MAURUS A SON PERE

Courbevoie le 16 de mai 1789

Mon cher Pere!
Votre chère lettre du 6 de mai ne m'etant parvenu, qu'après que j'ai descendu la garde, je m'empresse à y repondre, et de vous remercier de vos bons conseils, que vous venez [de] me donner, et dont vous pouvez être très sûr, que je ne m'en écarterai jamais. Libre, entièrment independant, je ne suis ni entêté de mon projet, ni epris de l'objet de mes inclinations au point, que je n'entends parfaitment bien raison, par consequent vous me verrez toujours disposé à faire tout ce, que vous jugerez à propos, sur tout dans un cas de cette importance, où il ne s'agit de rien moins que du bonheur ou du malheur de toute sa vie. Si j'en ai parlé à quelqu'un, c'est au seul Schumacher comme à celui, qui me fit en naitre la premiere idée, m'a disposé ensuite à faire des reflexions serieuses là dessus, en alléguant une partie de ces raisons, dont je vous fis mention dans ma dernière lettre, y ajoutant à la fin que Mr: de Göldlin ainsi que les oncles souhaiteroient sincerment de me donner la plus jeune en mariage, pour laquelle on croyoit, que j'avois le plus d'inclination. Mais comme j'ignorois dans ce temps là les démarches, que le maréchal Göldlin auroit pu faire auprès [de] Mr: le comte d'Affry: je lui repondis, qu'il falloit absolument s'y eclaircir, avant que de penser à cela, et s'il n'y aura rien à craindre de ce coté là, qu'alors j'instruirai mon pere des sentiments favorables, qu'on veut bien avoir pour moi, afin en cas, que le commandement devienne subitement vacant, comme cela peut arriver au moment, qu'on y pense le moins, qu'il ait eu le temps de reflechir, et de prendre ses mesures la dessus. Si Mr: Schumacher dans la suite, sans avoir eu de comissions, par imprudence ou legerté a revelé de nos entretiens amicals, à la verité nous nous sommes toujours fait voir l'un à l'autre nu et sans reserve: je partage avec vous la mortification, que tout homme delicat doit sentir d'un procedé pareil. Il se peut, que mon ami, quoique je prendrai plus de precaution, se trouve encore innocent, et que tout cela ne provienne que d'un gaspillage très indiscret de Mr: Balthasar le Zwingherr, qui, comme vous le savez vous même, de la moindre apparence, des moindres conjectures tire tout de suite des evidences, sans pourtant que je lui en ai dit un seul mot. Si à la fin, comme cela pourroit être, c'est exprès, qu'on a laissé transpirer dans le publique, qu'il s'agit de mariage, afin pour reveiller, pour exciter des gens plus riches, comme par exemple le jeune Göldlin, à s'y presenter de même, peu il m'importe que j'échoue. C'est dans le sein de ma famille, que je saurai aisement me mettre au dessus de tout revers.
Depuis la fameuse journée du faubourg de Saint-Antoine Paris est assez tranquille, mais comme il ne faudroit qu'une petite impulsion, pour que les mêmes scènes renaissent, on nous fait toujours encore monter la garde deux trois fois par semaine, suivant qu'il y a plus ou moins de tumulte. Ce qui nous dedommage en partie de tant de fatigues, c'est la politesse des bourgeois des negociants des gens de distinction, qui, ne trouvant pas leurs comptes dans ces troubles, et nous regardant par consequent comme leurs liberateurs et soutiens nous comblent d'honnêtetés le soldat comme l'officier.
De là je fus envoyé le second de ce mois avec un detachment de 160 hommes à Versailles pour border la haye. Je ne veux point vous faire une longue description ni de la pompeuse procession à Notre Dame ni de la magnificence de la salle pour les Etats généraux: je vous dirai seulment, que les officiers y ont pu entrer, que j'ai entendu le discours du Roy, qu'il a parfaitment bien prononcé. Après lui c'est le garde de Sceaux qui perora: Mr: Necker termina ensuite la première séance par un discours qui duroit près de trois heures. Je n'en ferai point l'eloge, ne doutant pas, que vous le lirez vous même en peu. Mais quelle difference de le lire, ou de l'avoir entendu lire dans le lieu même où dans une petite espace il y avoit rassemblé tout ce, qu'il y a de plus grand, de plus eclairé, de plus respectable en France! Quels moments, que ceux, où toute cette assemblée auguste cria d'une voix unanime vive le roy le bienfaiteur de la France! Je ne cache point de dire, que les larmes me sont venus dans les yeux: ce n'est qu'avec peine, que j'en ai arreté une partie, pour faire couler ensuite le reste, le jour, que je verrai ma patrie libre des monstres, qui l'oppriment, et l'ordre, la liberté et la justice ramenés dans nos murs.
Pendant que j'étois de garde, j'ai entendu dire, qu'on n'est point encore d'accord dans les Etats généraux si ce sera par tête ou par ordre qu'on opinera. Rien de plus monté de plus echauffé que Mrs: du Tiers Etat, qui parlent liberment des affaires avec una force une fermeté jointe à l'eloquence la plus brillante, que j'aime quelquefois à me transporter dans l'ancien[ne] Rom[e] et à me rappeler les derniers temps de cette republique fameuse.
Il fut question, si les Suisses étoient plus utiles ou onereux à la nation, et on est convenu, qu'on ne devoit point penser à renvoyer ou diminuer les Suisses, sort, qui pourroit bien avoir lieu pour les troupes allemandes.
Je vous dirai encore que je viens [de] renouveller une connoissance charmante avec le comte de Bonneville, que vous avez aussi vu en Suisse. Elu deputé de la noblesse de Paris il demeure dans ce moment à Versailles, où je vais le voir très souvent.
Voici à peu près ce qu'il y a de nouveau ici. Pfyffer me vient dire que ma tante Me: de Schumacher est morte. Chez nous tout le monde se porte bien ainsi que moi. En attendant les mêmes nouvelles de chez moi, Je vous embrasse mon cher pere de coeur et d'ame.
Votre tres humble et tres obeissant fils

Meyer de Schauensee Officier


P.S. Mali ne s'est point encore presenté pour tirer les 6 grosses ecus, qui vous ont été remises par l'auditeur. En même temps je vous prierai de vouloir bien vous ressouvenir de Studer, qui voudroit bien savoir, combien d'argeant il a [à] tirer par an [?] de chez lui.

A Monsieur / Monsieur Meyer de Schauensée sé- /-nateur. / A Lucerne / En Suisse.

Original: AELU PA 802 / 16722.
Réponse à la lettre du 6.5.1789.
Réponse du père:16.5.89.
890516.M-PE.(AELU:PA802/16722)(10.11.93).(CO.1)